…jour, 154

Cité des Bosquets

© Agathe Elieva, cité des Bosquets mars 17

…/… » Éboulis lorsque l’architecture se détruit. Éboulis. Gros tas de caillasses qui nous servirait à reprendre le pouvoir.  Éboulis lorsque le cœur tombe fracassé parce que la main que je t’ai tendue, tu ne l’as jamais prise » …/…

 

La nouvelle Éboulis de Agathe Elieva est parue dans la revue #18 Le Zaporogue de Seb Doubinsky

(Téléchargeable gratuitement ou bien en version papier)

Joie.

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Agathe Elieva, la passerelle 01.18

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…jour, 150

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Sasa Gyoker, 2016

« Ce n’est pas le matin, ce n’est pas le soir. C’est entre matin et soir. Un peu de matin, un peu de soir. De la corde, je ne vois que le balbutiement du linge. La main seule, et suspendue. Elle se balance avec les terrasses et leur chaux. Je vais sentir peut-être l’odeur de la main car elle est proche de celle de la chaux et sentir derrière elle, celle qui ne dort pas dans un lit. Rien qu’une main. Je verse du thé et la main tendue tend le verre pour que les doigts touchent les doigts. La bague se noue à mes lèvres. Et je manque de m’asseoir dans le silence. Pourquoi la main, la bague, le verre ? Un chemin de la main à la main. Incident entre main et main. La main a abandonné la lune hors de la chambre. Moi je sens l’odeur du henné. Une branche fond dans ma voix. Un peu de main dans ma bouche ou sa bouche. Je livre la main pour qu’elle soit plus haute que ma poitrine. Le thé brûle. Le henné, la chaux. Ma tête paisible sur terre. Je passe la main sur la main. La main sans livre parce qu’elle est main dans la main. Et la langue sur la peau. Elle tête pour ne pas dormir. Un peu de henné, un peu de gémissement. La main qui tendait le verre ne l’a pas encore rendu. Jeu passionnant. Le verre. Quand je me suis étendu par terre, j’ai saisi une main et le verre est parti en flammes. Ma main sur la peau. Silence, langue, relâchement des organes. La poitrine se penche sans avoir l’air de se pencher. Un arbre tourne autour de moi. Piliers de marbre et nous sur une natte. Peau brune qui se dénude. Demi-sommeil entre deux cités. Appel d’en bas. Intense soulèvement. De la terre jusqu’à la terre. Nul objet n’abandonne l’objet. Deux ravages. Ils s’ouvrent dans la tempête des choses. Se laissent, se rencontrent. Dans tous les sens. Rôle que j’avais oublié. Sur ma main ou sur la sienne. Violences vos déchirures. Perte des organes. Entre un peu de matin, un peu de soir. Le verre vole en éclats. Hurlement. Maître du silence et maître du vide. »

Pour toi, Mohammed Bennis

© Dâr Toubkal lil-nashr trad. Bernard Noël, © éditions Al-Manar
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dazed, Thobias Malmberg

lettre nue, 36

© A.Elieva

J’ai cherché encore pour un peu de temps la phrase d’accroche, le nouveau leit-motiv, thème de quelques mots qui ouvrirait la porte lourde. Rien. Simplement l’odeur de buffet chaud sous lampe rouge de cafeteria, fond de sauce ratatinée au fond de la casserole que l’on ferait semblant de croire haut de gamme, cuivre brillant frotté huile de coude bon marché. Rien que ces petits détails là, et le courant d’air froid du quai à hauteur du panneau « avant des trains courts », grattement de gorge, lorsque tu ne sais plus trop si tu vas tomber malade ou si, là encore simplement, c’est la maladie de la fin de journée, ce mélange de fatigue de harassement et de à quoi bon – cela passera avec la nuit, la résignation, la curiosité du lendemain. On écrira comme la gorge nous gratte, à petites brûlures et voix discrète.

 

…la racine nue, 21

Cité des Bosquets

© Agathe Elieva, cité des Bosquets mars 17

« (…)

Je ne suis pas sûr d’aimer le printemps. Je ne suis certaine de rien. Sauf la rage et les tripes. Ce n’est pas grave, il faut que cela vibre, avoir conscience de son pas déroulé sur le bitume, marquer de son empreinte un territoire quelconque, dessiner la trajectoire d’un point A au point B, vitesse régulière soutenue et point d’impact éventuellement à calculer avec le passant à la direction perpendiculaire. Parfois on se sourit et on se laisse passer. Rencontre d’impact. Rencontre de conscience. Parfois n’est pas fréquent.

La dernière fois que ma mère m’a abandonnée c’est dans le cœur des abandonnés qu’elle m’a livrée. Au cœur du cœur. Ma mère m’a abandonné là et elle a eu raison. La vie a toujours raison. Je suis de la banlieue nord, nord-est, et je n’en ai pas fini avec l’éboulis, l’exil, le déracinement. Certains s’y dévouent, y travaillent et puis rentrent chez eux. Nous on y grandit, on y fait nos courses, on y vit.

Dimanche. Les heures sont tristes souvent le dimanche, on continue pourtant de viser l’embellie. Prendre l’allée des bégonias ne pas la rater sinon contourner par l’allée des palmiers, tourner à droite. Contourner l’école. Le jeu du dimanche c’est slalomer entre les nids de poule, c’est laver sa voiture, c’est charger des parpaings, c’est le temps qui s’écoule. Je salue de la tête les trois gars. Sourire. Wesh on est d’ici je ne baisse pas la tête dans ton monde d’hommes. Petits, jeunes, vieux. Des hommes et puis un monde secondaire et primordial de mères sans âge, chargées de sacs. Elles portent, elles tractent le chariot, elles poussent, laissent pousser, voient pousser, sont dépassées, font du mieux possible, lavent le linge et font à manger, parlent et mettent de l’ordre. La daronne se porte fière.

Je m’enfonce tout droit plutôt que de tourner sur l’avenue de l’Intermarché. Tout droit, dans la cité, plus loin à gauche s’en trouve une autre, pas pareil, différente, on s’aime plus ou moins, plutôt moins que plus. Elles portent les noms épouvantail dont on te gave dans les journaux télévisés.

Nids de poule, ça fait des grandes éclaboussures quand on roule avec nos vieilles voitures de vingt ans d’âge. Les suspensions grincent un peu, elles sont habituées. Le cœur grince un peu, il est habitué.

(…) »

Éboulis, Agathe Elieva (publication à venir)

…jour, 145

(a.elieva, l’ombre montre la lumière)

« …et le front contre la nuit »

René Char, 19.02.1988

ce jour-là, j’ai reçu par la Poste l’un des plus touchants et douloureux cadeaux : une composition pour piano en ré mineur vibrant d’amour impossible. C’est le silence dont je m’entourais qui aura encore une fois répondu. Obstinément, le front contre la nuit, la ténacité aussi grande que le désespoir. Des années plus tard  je finirai bien par comprendre. Un jour, nous nous retournerons tu verras, nous ne plisserons pas les yeux, nous n’aurons aucune peur, tempo molto tranquille.