…le jour, 163

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L’étrange histoire du petit homme, exposition à la Mairie du 8e arrondissement, novembre 2014

 »

Ballotté comme une pomme perdue, le petit homme
dévale les venelles, il est une bille multicolore. Son
visage est orange, puis vert, rouge, les néons tordent les
visages de tous ces gens qu’ils croisent. Les lumières
forment une bande passante – lui qui ne jouait qu’avec
son ombre, il devient oiseau de paradis.
Tout en haut de la ville, au plus près de la montagne,
l’homme-aux-cartons stoppe leur marche devant un
lourd portail de bois écorné. Sa main chaude se retire
de l’épaule frêle du petit homme. Elle cède la place au
souffle frais du vide. Ils sont arrivés à la maison des
enfants perdus, là où l’on dépose les petits hommes qui
n’ont pas encore grandi.
Le géant fait sonner le carillon. La mélodie est acide,
comme la salive que le petit homme peine à déglutir
lorsque qu’il ne ressent plus que le gel du niederwind.
Ses mains sont glacées, sa manche ne recouvre plus
aucun de ses doigts. Il tire dessus, et cela ne sert à
rien. Il baisse les yeux et recueille une feuille tombée du
manteau du vieil homme. Il a déjà disparu dans le noir de
la ville. Le petit homme est seul dans la nuit à entendre
le crissement des pas sur le gravier. Son coeur bat la
chamade, et porte son espoir. Le chemin de cailloux
semblent long, les pas de l’autre côté s’enfoncent
lourdement, il entend des clés tintinnabuler.
Soudain un ogre apparaît, le toise, le pousse devant lui
jusqu’à la bâtisse au bout de l’allée

.

 »

L’étrange histoire du petit homme, Agathe Elieva © Rémy Disch et Lorène Soudier

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…la ligne nue, 3

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Giacinto Scelsi

 

 

 

 

 

 

 »

Nulle voix

ou trace de regard

nulle mesure

là-haut

où rit l’abîme

 

L’ombre des mouvantes

vanités fugitives

secrètement se brise

et fane

 

Là-haut

où règne insaisissable

la translucide limite

du sauvage

espoir

.

 »

Giacinto Scelsi, Sommet du feu

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Tasya Van Ree

 

 

 

…la ligne nue, 2

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Alejandro Cesarco, Exhibition view. Courtesy of The Renaissance Society

« L’essentiel ce n’est pas que tel homme s’exprime et tel autre entende, mais que, personne en particulier ne parlant et personne en particulier n’écoutant, il y ait cependant de la parole et comme une promesse indéfinie de communiquer, garantie par la va-et-vient incessant de mots solitaires

.

 »

Maurice Blanchot

 

Alejandro Cesarco Words Like Love: Alphaville, First Scenes, 2017

(Installation, 14-by-48-foot billboard Jackson Avenue at the intersection of Queens Plaza in Long Island City)

 

la ligne nue, 1

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Denis Roche. 27 juillet 1978. Uxmal. Mexique

« Le photographe n’aura retenu qu’une seconde de tout ce qui se sera passé sous ses yeux. Rien de comparable n’existe dans un autre domaine de la création. Cela provoque la peur – une vie de créateur ramassée en une seconde – et en même temps ne suscite aucun sentiment de frustration. Photographier, c’est traquer, obstinément. La création est cette recherche obstinée : atteindre une seule fois ce dont on s’approche sans arrêt : la beauté. Juste avant la prise photographique c’est le temps qui règne, et juste après, c’est la beauté

.

 »

Denis Roche, les temps du photographe. Entretien réalisé par Pascale Mignon et Marina Stéphanoff (Erès 2006), découvert dans La montée des circonstances (Delpire éditeur)

 

…jour, 162

Daniel Boudinet

(…) Dans la nuit passent les trains et les bateaux et le mirage des pays
où il fait jour. Les derniers souffles du crépuscule
et les premiers frissons de l’aube.
Il y a toi.
Un air de piano, un éclat de voix.
Une porte claque. Une horloge.
Et pas seulement les êtres et les choses et les bruits matériels.
Mais encore moi qui me poursuis ou sans cesse me dépasse.(…) »
Les espaces du sommeil, Robert Desnos

 

…jour, 161

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© Allan Wallberg

« La dame m’a dit : « vous souffrez d’amnésie ».
Je n’ai pas osé lui répondre que c’était une perte de mémoire au niveau du cœur; c’est vrai, comme un automate, sans y penser il bat, bêtement il continue, alors que juste, c’est vrai, j’ai oublié pourquoi et puis aussi pour qui. Non, je crois que j’ai pris ma gomme, celle que l’on malaxe et perfore sans s’apercevoir de ce que l’on fait, et puis j’ai gommé des visages et des mots aussi. J’ai effacé des pans et une autre réalité s’est fait jour. Je crois bien que j’ai craché un peu dessus parce qu’il fallait lisser tout ça. L’amnésie c’est trop de mémoire que l’on enferme parce que, simplement, ça fait mal. C’est la douleur qui veut ça. Le cœur lui, il s’en fout, il veut juste battre.
A la dame, je lui ai répondu : « C’est la vie. » Elle a marmonné un petit son, noté dans son cahier quelques impressions (fausses) et m’a dit que je pouvais retourner dehors. »

L’éclat, A. Elieva

…jour, 158

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Robert Franck, for the glory of the wind and the water (1976)

“Il va méditer sur les ruines des empires, il oublie qu’il est lui-même une ruine encore plus chancelante, et qu’il sera tombé avant ces débris. Ce qui achève de rendre notre vie le songe d’une ombre, c’est que nous ne pouvons pas même espérer de vivre longtemps dans le souvenir de nos amis, puisque leur cœur où s’est gravée notre image, est comme l’objet dont il retient les traits, une argile sujette à se dissoudre.”

Chateaubriand, Voyage en Italie, cité par Jean-Louis Chrétien, dans Fragilité,

Les Éditions de Minuit, 2017

…jour, 155

(crédit photographique : Agathe Elieva)

Un peu de rouge dans ta veine sinueuse, un semblant de clarté dans le flou de ta folie, il s’agissait de t’accompagner encore un bout de chemin. Rouge impair et passe. Je monte finalement dans la rame. Tu n’es pas là. Évidemment tu n’es pas là. Comme prévenu, ce sera mon dos que tu apercevras.