…la racine nue, 21

Cité des Bosquets

© Agathe Elieva, cité des Bosquets mars 17

« (…)

Je ne suis pas sûr d’aimer le printemps. Je ne suis certaine de rien. Sauf la rage et les tripes. Ce n’est pas grave, il faut que cela vibre, avoir conscience de son pas déroulé sur le bitume, marquer de son empreinte un territoire quelconque, dessiner la trajectoire d’un point A au point B, vitesse régulière soutenue et point d’impact éventuellement à calculer avec le passant à la direction perpendiculaire. Parfois on se sourit et on se laisse passer. Rencontre d’impact. Rencontre de conscience. Parfois n’est pas fréquent.

La dernière fois que ma mère m’a abandonnée c’est dans le cœur des abandonnés qu’elle m’a livrée. Au cœur du cœur. Ma mère m’a abandonné là et elle a eu raison. La vie a toujours raison. Je suis de la banlieue nord, nord-est, et je n’en ai pas fini avec l’éboulis, l’exil, le déracinement. Certains s’y dévouent, y travaillent et puis rentrent chez eux. Nous on y grandit, on y fait nos courses, on y vit.

Dimanche. Les heures sont tristes souvent le dimanche, on continue pourtant de viser l’embellie. Prendre l’allée des bégonias ne pas la rater sinon contourner par l’allée des palmiers, tourner à droite. Contourner l’école. Le jeu du dimanche c’est slalomer entre les nids de poule, c’est laver sa voiture, c’est charger des parpaings, c’est le temps qui s’écoule. Je salue de la tête les trois gars. Sourire. Wesh on est d’ici je ne baisse pas la tête dans ton monde d’hommes. Petits, jeunes, vieux. Des hommes et puis un monde secondaire et primordial de mères sans âge, chargées de sacs. Elles portent, elles tractent le chariot, elles poussent, laissent pousser, voient pousser, sont dépassées, font du mieux possible, lavent le linge et font à manger, parlent et mettent de l’ordre. La daronne se porte fière.

Je m’enfonce tout droit plutôt que de tourner sur l’avenue de l’Intermarché. Tout droit, dans la cité, plus loin à gauche s’en trouve une autre, pas pareil, différente, on s’aime plus ou moins, plutôt moins que plus. Elles portent les noms épouvantail dont on te gave dans les journaux télévisés.

Nids de poule, ça fait des grandes éclaboussures quand on roule avec nos vieilles voitures de vingt ans d’âge. Les suspensions grincent un peu, elles sont habituées. Le cœur grince un peu, il est habitué.

(…) »

Éboulis, Agathe Elieva (publication à venir)

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…le geste nu, 13

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© PeritUtVivat

 

« 

Tu t’avances ? Moi aussi. Aussi près ? Là où tu ne pourras plus bouger sans cogner, dans l’espace ouvert d’un deux. N’avance pas trop avec tes bleus. Je suis démuni, je prends vite la couleur. Ne te répands pas, je pourrais disparaître. Reste, sans que je le dise. Je déshabillerai mon sentiment, tu verras, tu ne feras rien d’autre. Tu regarderas un petit peu, sans t’aveugler, sans trop plisser les yeux. Tu feras attention à tout, chaque lieu de chair, chaque ligne, chaque odeur. Tu n’apprendras rien que tu ne savais déjà. Et pourtant, il faudra toucher, faire sensation, une minuscule parcelle de contact suffira. Peu importe, si tu te repères mal, tu chanteras le chemin. Ta main noueuse fera ronce à l’ombre d’une grande feuille vierge et vaine. Elle écorchera un grain de beauté sur le mollet, elle me retiendra, molle et attendrie, la chair ouverte au couteau d’amour, ciselée et éclatante, sabrée.

Il faudra se taire, pour une fois. S’incliner devant ceci. Ou cela. Ce que tu diras ou pas. Ce qu’il reste de promesse grimpera, tortueux, autour de mon cœur, le consolidera. Il sera ton tuteur, il sera mon os. Je n’avancerai plus. Ton angle suffira, je saurai y prendre forme sans crier sans souffler. Tes mots vaudront des gestes, ils toucheront l’espace, évanouiront le temps. Tu diras ce qui ne se dit pas mais sans regrets ni arrière-pensée. Tu étaleras dans mes yeux ta peau. Mais tu réserveras ton sourire pour quand le geste est geste, simplement, sans penser. Les secrets de la grâce, ivres, défileront, titubant. La maladresse les aura peut-être dressés à demeurer sauvages.

Alors nous tomberons ensemble, pantins enfants, animaux perdus, humains rageurs. Et de la reddition de nos corps brinquebalés, nous tirerons une jouissance fine et légère, un embaumement des nerfs, tendus comme des arcs. Il sera temps d’abolir le monde pour se draper dans ses souvenirs, de sacrifier l’avenir aussi, en lui pétant les jambes. Parce que tout est là, qui s’égrène, dans nos paumes lisses et blanches. Un maintenant fragile, que le givre veut casser, tend ses doigts quelquefois. Il attrape les corps pour se prolonger et les agite, hochets débraillés. Et consentants. Sans drap pour nous couvrir, que verrait-on de pur ? Une transparence. Que verrait-on du jour ? Deux corps silex qui se frottent et, bientôt, une lueur léonine. Ça suffit, pour tout cela.

« 

Le geste nu, Sophie Blandinières

…le geste nu, 12

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Nino Mogliori

« et la pluie qui nous cingle,

fragiles, à moitié courbés, luttant contre les rafales à la cadence indomptée, nos mains nous tiennent. Peau contre peau tu sais, les jointures enchâssées, la parole nous échappe et, ne m’en veux pas, je préfère qu’il en soit ainsi. J’ai moins peur de mon ridicule et de ta dureté. Nous avançons dans la nuit maintenant tout à fait noire, nos cœurs dans la paume nous tenterons d’unir nos déserts un peu plus tard

. »