…l’ire nue, 15

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© Jogoraz

« 

Alors prends feu ! Seulement si tu t’enflammes,

Tu connaîtras le monde au plus profond de toi !

Car au lieu seul où agit le secret, commence aussi la vie

. »

S. Zweig

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Alex William Helin – Earth Song | gif by FD

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…jour, 101

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« Eugène laisse chaque mot encombrer son cerveau, il les voit passer par bande, par bloc, ce sont des parpaings bruts étalés sur le sol, un chantier interdit au public. Il ne saisit pas les vagues de rougeoiement qui le submergent et dérèglent la mécanique huilée de son corps. Ne pas penser, ne pas savoir, avancer. Ressentir le flux des veines lorsque l’effort est trop intense, la tension du pied lorsque les charges sont trop lourdes, le bras éraflé, la tête heurtée, la main calleuse et sale. Charger, décharger, et les mots qui claquent dans sa tête. Courber le dos musclé, dérouler les épaules, râler. C’est un souffle brûlant qui infiltre la matière poreuse et déjà usée du mur qu’il a dressé entre lui et le monde. Petit, il était déjà enfermé là, déjà transparent, un machin de chair et d’os, un corps invisible à sa mère, un coup – clang – un tir à vue de son père. Petit, il était une vie à charge. Grand, il charge des masses. Et hurle dans sa tête les mots en désordre. Une langue étrangère avec quelques bruits de trop : mâcher, éructer, jouir. Il lui semble devoir arracher chaque jour dans la voix creusée de ses reins, le soubresaut enflammé et la buée de sa bouche, le sang vif de ses plaies et son incompréhension du monde. Le corps combat la légitimité de sa pensée. Sa honte et la certitude de n’être rien

. »

La tôle et l’exil, travail en cours, Agathe Elieva

…la lettre nue, 17

Ignacio Uriarte

Ignacio Uriarte

 

Il faudra un jour quitter la terre promise, le refuge, la grotte à quatre sous, deux flaques et autant de bouteilles vides revenues de la mer. Un jour, écouter la voix de son maître, gentille carpette, assis debout couché, couche-toi là, laisse toi faire, malaxer pétrifier coeur refroidi, laisser place à la joie, celle des fêtes de famille au coin du feu de la rue d’un bois, gare au loup. La joie rictus social rassurant calinant sans danger. Il faudra ne plus voir ni entendre, voix de son maître anesthésiant tout. Même les larmes ne seront plus salées, asseptisées dans le formol des tempérances.

…jour, 61

pierre-dubreuil-le-premier-round1932(c) Pierre Dubreuil, 1932

« Pour en arriver à se crever les yeux, il faut avoir vécu dans un aveuglement préalable

(…)

Je ne voyais pas que le cri était cette phrase manquante que je tentais de retrouver dans les méandres des mots et de la beauté.

J’ai réalisé monstrueusement combien ce cri depuis longtemps tu en moi, peines à peines, s’était sédimenté sous la couche opaque des raisons et des acceptations, dans la résignation des tristesses qui ôte tout courage au lendemain

. »

Le cri hypoténuse, juste avant Ciels (théâtre) de Wajdi Mouawad

…L’ire nue, 14

DD-Garouste-1G(Gérard Garouste)

« Dans ma voix, il y a tous les orages et le silence des morts. Ce qui m’a filé entre les mains, ce qui est resté englué dans tous les pores et interstices du temps. Il y a ma faille, et mon désir si grand de la voir  la combler ; tout ce que je voulais lui cacher et qu’elle reconnaissait quand même. Dans la palpitation de ma chair ont surgi les éclaboussures, et le rouge est devenu viscère. »

Agathe Elieva, L’Eclat d’Orso extrait

paru dans Le Zaporogue 13

…L’ire nue, 13

« … sa voix ne jouait plus, sa voix était comme un flot de sang, imposant sa douleur et sa sincérité. »

Agathe Elieva le rouge

« Et la chanson de l’eau
Reste chose éternelle…
Toute chanson
est une eau dormante
de l’amour.
Tout astre brillant
une eau dormante
du temps.
Un noeud
du temps.
Et tout soupir
une eau dormante
du cri. »

Federico Garcia Lorca, Poésie I,

éditions Gallimard, 1954

…l’ire nue, 12

wayne mackeson(Wayne Mackeson)

« Grimaçante à travers les vitraux enflammés, la gargouille éructe les hyènes (et leurs discours). Un brin de haine me guette. Je suis encore en vie. Une once de colère fait sursauter la palpitation de mon cœur. Je ne sais rien du jour prochain – que je ne pourrais m’empêcher de voir venir.  Ni où mènent l’envol, le déploiement de mes ailes, notre existence

Tu ne vois plus aucune des larmes que je verse en plongeant nue dans la nostalgie, le temps et l’effroi. Tu n’approches qu’à la nuit tombée le rivage de ma peine indécente, mon inconstant désir, le souffle qui m’anime. Nous ne partageons plus ni jour ni nuit. Tu ne goûtes plus aucune de mes lèvres. La soie de ma robe est froissée, suspendue inerte dans la penderie, personne ne soulève mes reins, ne m’assiste lorsque ma peine est trop grande et que le découragement me tourmente

.

 La rudesse de dire non, l’exacte vérité de soi-même.  L’horizon se dessine, il est ce mouvement, il pèse plumes et flocons face à leurs jets de pierres creuses. Que peuvent-elles savoir de nous, les hyènes, amour, lorsque leur vision est aussi perçante qu’une nuit sans lune ?

Je cherche l’éclat du feu dont les flammes imprévues viendront brûler mes geôles, fondre ma mort, attiser la sauvagerie. Ce sera le sacre déchiquetant d’une peau nouvelle. L’avènement des nouveaux jours. L’embellie inespérée

.

Sur l’autel de ma douleur, je lacèrerai la dépouille de ton fantôme et honorerai le sang nouveau. J’y creuserai le lit de ton silence dont l’éternité n’est que l’allure – un silence assourdi par tous ces craquements de vie. Ce silence dont le labour dépècera le creux des colères, l’obsession folle et l’inutilité de mon cœur

.

 *

J’aimerais faire des bulles de feu avec l’encre noir, m’essayer aux estampes, monstres et viscères, avoir le tournis à force de creuser la galerie aveugle, une pensée molle, un pneu brûlé. Partout cette odeur âcre de l’incapacité. Je voudrais me transformer en ferrailleur, brûleur de banalités, de médiocrité crasse, recracher mon idéal. Ou bien jongler avec l’impassibilité, l’impatience, l’impuissance. Fermer ma gueule. Mourir comme baiser. Debout. Regard en face. Sourire. Libre. Enfin. De l’autre côté du miroir

. »

Agathe Elieva, L’éclat

(en performance publique cette semaine)

…L’ire nue, 10

WorthingtonJ(J. Worthington)

« Si tu veux démontrer que les grandes combustions dont ton esprit et ton corps s’honorent ne doivent qu’à cet astre sombre qui a nom écriture, et que le soleil n’entre dans ton regard que comme une divinité secondaire, tu devras te surpasser, une fois de plus. »

Voilà ce que je me disais, en fonçant vers le soleil. Et enfin, je l’ai rencontré. C’était un soleil terrible, pas de chez nous. Il ne se couchait qu’avec réticence, celui-là. Il cognait dur contre les chairs mortelles. Il lapidait mon crâne de pierres anguleuses. Il semblait anticiper sur la décomposition des corps, chercher déjà en moi la charogne. Et pourtant, mes mots l’ont dévisagé sans faiblir, tandis que je caressais d’une main dubitative ma peau rougie par ses morsures de molosse. J’avais chaud, certes, je souffrais, certes, mais j’avais chaud, je souffrais surtout de tous les mots qui, en moi, se dressaient contre Lui, en ennemis, dans les dédales tourmentés de ma démence, pour lui opposer une écriture brûlante d’elle-même. Mon sale astre à pulsions, à foutre, à merde et à autres choses peu descriptibles ici, c’était encore lui qui me consumait avec le plus de force et de cruauté. Le soleil pouvait aller se rhabiller. J’écrivais. Et j’écrivais sous une torture qui n’était pas lui. Décidément, j’étais, de la façon la plus indécrottable qui fût, un créateur insolent.

13. Mais toujours mes sonorités courent, se retournent, rient, narguent, s’envolent…« 

Marcel Moreau, Cahiers caniculaires, écrit du fond de l’écrit,

(éditions lettres vives)

…L’ire nue, 9

L’ire nue et chantée, dans une voyelle lancinante, étirée, chaude. Un frottement

âpre et cabossé,

sur ta chair

.

Il y a du mouvement dans la colère

une ire mouvementée d’une vague à l’autre le corps en rougeoiement

en crépitement, en étincelle

.

Il y a du mécanique dans le corps, touche martelée,

j’ai bien scruté la crispation de ta mâchoire, le flux de tes veines, la tension de ton pied, chaque orteil recourbé, la langue mordue, ton bras éraflé, la tête cognée et enfin l’éblouissement

.

L’ire nue et puis l’apaisement

il faut bien que les choses soient dites ou montrées

hurlées puisque toujours silencieuses

Arracher le jour dans la voix creusée le soubresaut enflammé la buée de ta bouche

le sang vif

.