…la ligne nue, 17

Une maison jaune Montreuil

© A. Elieva, Montreuil 93

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Lorsque je rencontre des algériens des marocains des afghans, des libanais, des tziganes, des ashkénazes, des séfarades, des arabo-andalous, des siciliens, des florentins, ils me demandent : et toi ? Tu viens d’où ? C’est toujours la deuxième question qui vient de génération en génération, de sexe à sexe, un genre à elle toute seule cette question : et toi d’où tu viens ? La première c’est : quel est ton nom ?

Si je pouvais leur répondre comme je me sentirais libre. Je ne bafouillerais pas, je serais claire, ce serait clair, je ne chercherais pas la piste, j’affirmerais sans culpabilité, sans sentiment d’imposture, oui tu vois je suis honteuse de mon exil. Je ne sais pas d’où je viens, de quelle histoire, de quelle trame. Je sens tous ces sangs dans mon organisme, ils me constituent – comment te le dire sans que tu me prennes pour une folle ? Comment te dire ces morts et ces anciens que je porte ? Comment te dire que je suis comme eux mon frère, perdue dans un monde étranger, traumatisée par les pertes et la dépossession de mon village, de mon histoire, de ma terre. Éboulis de souvenirs, flashs, voix, secrets, mensonges, ils se sont tous abattus sur mon berceau. Je leur ai laissé la place, tu n’étais pas là pour m’aider.

Oui, il faut que je prévois ma réponse comme j’ai dû retrouver mon nom. Cesser de me sentir usurpatrice. Abandonnée de parents orphelin ou menteur ou les deux, comment retrouver mes racines si ce n’est en continuant de me rapprocher de moi, au plus près : macro génétique, macro photo de cellule souche. La souche, éboulis de cellules, de fibres généalogiques, filament végétal inconnu

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Fractale 93

 

…la racine nue, 4

 

(Valerie Hegarty Cracked Canyon with Flowers, 2009)

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J’entends la tôle.

Je suis ton témoin à charge, tu me fuis, m’évites, me dissous dans les canalisations acides de ta mémoire,

peau soulevée, jours à vif, éclats de rire – ils ont existé – et main baladeuse.

 J’entends la tôle.

Raclure de bitume, soulèvement du goudron brûlant, entaille rouge vif, boursouflure de chair – je suis l’ombre dans la cage d’ascenseur, entre deux vies, machine en panne, érection suspendue à la surprise d’une nouvelle jeunesse. Témoin à charge de qui tu es, de qui tu es devenu, de qui tu te rapproches, de qui tu fuis. A charge. J’entends la tôle et tu m’éjectes

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 Il y a longtemps maintenant, l’orage. Les langues enroulées dans l’orage et la salive de l’orage

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Je n’ai rien à dire. Plus le temps passe, plus le mot disparait. Les mensonges ont alors tout le loisir d’envahir la ville. Toute la ville. Toute à toi. Mon exil. J’entends la tôle et le métal des serrures. Petits bruits froissés, faisant frissonner la peau, grincer les dents, une cymbalette qui se voudrait méditative, juste un son trop long comme un amour sans toi. Les clés cognant les unes contre les autres, petites mesquineries alignées les unes par-dessus, par-dessous, les autres

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L’exil de la soie, Agathe Elieva