…jour, 147

agathe elieva

Jour, 147. Un 14 juillet.

Comme le flonflon de la fête, découvrir que le travail d’écriture d’Agathe Elieva a fait partie du projet « Ecritures de Lumière » du Centre National de l’Audiovisuel du Luxembourg au printemps 2016, en compagnie de Sophie Calle, Brassaï, Roland Barthes, Gisèle Freund.

L’objet de cette manifestation est d’explorer à partir des collections de la Médiathèque du CNA, différents types de liens tissés entre la littérature et la photographie. Cette relation se construit dès le XIXe siècle sur la base de l’appréciation technique, puis esthétique del’image photographique. Au-delà de la critique littéraire, le potentiel de l’image photographique comme véhicule narratif intéresse les écrivains tels que le symboliste belge Georges Rodenbach (1855-1898) pour son roman Bruges-la-Morte alors que des photographes comme Claude Cahun (1894-1954), embrassent en tant qu’auteurs le support livre afin d’y présenter leurs œuvres.

Le jeu de correspondances entre les deux activités ne paraît que plus vif lorsque Gisèle Freund (19O8-2OOO) déclare du photographe, qu’il « se rapproche du traducteur [et] qu’un bon traducteur doit savoir écrire lui-même » ou que le sémiologue Roland Barthes (1915-198O) propose dans ses ouvrages une « lecture » de la photographie. Exprimé à travers la remarquable association des mots et de l’image cultivée au sein du Surréalisme, ce rapport intime se dégage aussi de l’œuvre d’artistes contemporains comme Sophie Calle ou de l’auteure Agathe Elieva, qui présente sur son blog, des textes illustrés de photographies de Doisneau selon une méthode d’écriture 2.O.

Merci à eux.

« Je crois que j’aurais bien aimé en être informée », dit-elle plus d’un an plus tard lorsque le hasard de la flânerie du web l’emmena vers Dudelange, Luxembourg.

Le Jour Dénudé est très honoré d’avoir été une des écritures de lumière lors de ces journées du livre et de l’innovation.

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©A.Elieva

…jour, 142

mady dooijes

« (le chœur)
Nous sommes la cristallisation des voix d’eau, les veines serpentant leurs côtes. Nous nous enfonçons dans les grottes souterraines. Nous laissons notre empreinte, semant quelques petits bouts scintillants de-ci de-là. Nous sommes la non-forme dénudée, l’impalpable lien.
L’obscurité recouvre l’essentiel qu’ils ne peuvent plus formuler, ce Je et ce Nous qu’ils ne peuvent plus nommer. Livrés au fouet des vagues dont le tempo se cale sur l’inexistence du leur ; sur ces absences qui perdurent depuis la nuit de leurs temps.
L’attente – enveloppe du temps.
Vagabonde, elle oublie de cesser à temps. Vertigineuse tant elle se dé-plie à l’infini.
Le silence, armure d’espace calfeutré sous les couches de laine muette, harasse le moindre souffle d’air, le moindre interstice de peau, la plus petite parcelle de chair.
Faible luciole d’hiver – éteinte lueur de leurs paroles.
À l’ombre de leur impatience, dans la mort de leur oubli.
Sous terre, leur peau est nue. Mise en abîme, dénuée de sens ou d’ailes.
L’île, elle et lui.
Nous sommes la pulsation de leur cœur qui n’en finit pas de battre dans le silence des murs.
La main qui palpite là, à attendre que la chaleur de leurs corps revienne et brûle le lit des offrandes.
En attendant, ils se fracassent dans les courants contraires, ploient l’âme nue, tournent autour des pierres, s’engouffrent dans les failles. Un temps. Quelques mesures. Un mouvement. Immobile inspire

.
Ils veulent se laisser fondre dans le désert, disparaître dans les douves, se noyer dans les cloaques de leur mémoire, engloutir dans l’oubli involontaire d’une foule devenue spectrale. Dans le murmure d’une plainte. Absurdes écorchures d’une venelle sans fin, les scories leur poussent, ombrageuses compagnes de leurs doutes, leurs abandons. Enfants malmenés devenus têtus, ils se complaisent dans l’impuissance à dire, leur matière brute, un capharnaüm de palabres stériles.
Leur esprit est bloqué là, dans leurs coupures franches qui n’en finissent pas de coaguler

.

Dans l’étreinte de ce lien autour du cou. Il serre,
il serre,
chemine le long de leur corps,
de leur chair,
grignote un bout de la lumière qui devrait poindre.
Sans bruit. Insidieusement.
Nous ne luttons pas

. »

L’éclat, Agathe Elieva

…jour, 141

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« 

J’entends la tôle, ébloui par la lumière aveuglante des phares, plein phares, blancs. Nous nous plaquons contre la façade de l’immeuble, la voiture emboutit la chaussée et s’enfonce dans la pierre. Prisonniers, nous devenons minéral, acier, objet. Le corps n’a rien vu venir et je m’évanouis dans un chant de douleurs. Je me réveille, il fait nuit noire encore. Tu n’es plus là.

« Avez-vous mal quand j’appuie ? »

Une larme coule au coin de la paupière, le long de la joue, tentative de la langue pour ingérer la larme, tentative absurde de la raison et de la distance pour effacer la peine.

Oui, j’ai mal lorsque vous appuyez.

Oui, mon corps se souvient malgré tout ce temps, ces kilomètres, ces combats et ces chantiers négociés, mon corps fidèle perclus de courbatures se souvient alors même que l’esprit implore le calme.

 « Avez-vous mal quand j’appuie ? »

Je ne ressens plus la douleur mais  le scalpel s’enfoncer dans la chair oui. Incise et contrepoint. La pointe en son impact, la lame en sa durée. Ma pensée au loin est enfermée dans la tôle. Rarement,  l’idée cogne, se divise en parcelles dans le coupant de la tranche, chaque mot tournoie avant de finir sa course dans la brume métallique de ma conscience. Je n’ai pas mal mais je peine, divague sur cette sensation étrange du geste technique. Je l’imagine sans le voir, un drap protège la scène où s’opère l’action. C’est le rideau de velours rouge de mon théâtre. Le geste sans affect découpe ma chair, comme elle a découpé la tienne. Découpée écartée violentée réparée. J’entends les outils, et frissonne un peu, oui je crois bien, oui un peu de froid encore qui m’envahit. Mon corps se dilue dans l’audience affairée, côté jardin, les blouses blanches sur la scène chorégraphient leur minutieuse opération, chacun son rôle et son décor, ma vie entre leurs mains

. »

Agathe Elieva, la tôle et l’exil

 

 

…jour, 137

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Athanasios Gatos

J’ai de la chance tout se confond dans ce ciel d’argent, ces étincelles sur l’océan, tout s’y noie. Je ne fais qu’apercevoir la lumière, à la surface, ailleurs. Il n’y a même plus de larmes, de rancœur, de palpitations quelconques. Il n’y a plus de pincement ou d’envie. Je suis eaux profondes, m’évapore, ma forme fluctue suivant le mouvement de ton corps, tes bras, tu plonges, je m’écarte, t’englobe, je suis la mer et ses vagues, je m’échappe et glisse lorsque ta main brasse, tes cuisses battent l’écume, je ne suis rien, tout, je ne vis plus.
J’ai de la chance, la lumière affleure les flancs de ma peau, je ruisselle, je ne pleure pas, ce sont les gouttes d’eau qui scintillent au soleil.

Agathe Elieva, L’éclat, extrait

…jour, 95

L'Eclat, Agathe Elieva

L’Éclat, Agathe Elieva

« Je vais bientôt m’endormir. Dans le bourdonnement de l’avant-sommeil, la petite musique résonne encore à mon cœur, « je suis là, je suis là », dans cette seconde d’endormissement juste avant demain. Nous savons bien que demain ne manquera pas d’être, inévitable route. Le jour. Le cru de la lumière, alors que l’on voudrait garder les yeux fermés.
Arriverais-je à te rejoindre ? Ton prénom signifie aigle. Incarnation du soleil, tu es le seul à pouvoir le regarder en face. Tu représentais la solidité dans ma vie et puis tout est devenu imprécis dans ce présent qui dort là, sous le timbre de ton absence. Lorsque je me réveillerai, ta place dans le lit ne sera plus tout à fait chaude

. »

…jour, 91

Samuel François

Samuel François

 

« Dans les palpitations de la chair, toutes les éclaboussures ont surgi : ma faim de dévoration, l’espoir frêle, mes mains calleuses, la jouissance autoritaire, le souffle au cœur et celles entières et mémorables de l’absolu.

Ce sont les couleurs qui me nourrissent, ou leur absence. J’esquisse du bout du pied quelques ornements dans la boue du chemin, je m’enivre du vert des arbres, des reflets de l’écorce du bouleau, du rouge des baies. Le soleil me fait plisser les yeux, petites rides creusées au jour le jour. J’ai l’air d’un homme responsable, j’aime bien. Avoir l’air d’un homme responsable.

Je ne sais pas si je leur ressemble, dans les traits, les expressions, une démarche peut-être. Je n’en ai aucune idée puisque je ne sais plus à quoi ils ressemblent. La dernière fois que j’ai vu le visage de mon père, il était un peu boursouflé, ses deux cicatrices sur le front gras brillaient dans les rayons du soleil qui avaient envahis le bureau de l’éducateur. Je m’étais préparé  à l’affrontement et à lui renvoyer les insultes qu’il ne manquerait pas de proférer. Ça n’a pas loupé. Je ne sais pas ce que je porte de mes parents. Une moue, un sourcil relevé. L’éclaboussure de la filiation, ramage et plumage, entaille et couperose. Une pose de la main m’oppose quelques fois un air de déjà-vu, chez ma mère surtout. Un rictus, une grimace qui se fige sans que je ne puisse la contrôler me saute à la gorge certaines fois. Tout ce qu’ils me lancent à travers le temps (reniement et indélicatesse).

Seconde chance. Par mon visage que je détends de parcelle en lambeaux, ce cuir poli par l’abrasion de ma loyauté pour eux. Il faut bien assumer et accepter de porter l’héritage d’attitudes démentes, leurs fragilités incontrôlées. Je les aime et ne me retourne pas. Ce sont leurs expressions que je porte malgré moi, non plus comme le masque d’oiseaux morts aux ailes rognées mais comme le drap dont ils ont voulu me recouvrir. Je les plains et ne me retourne pas. La façade effritée de leurs demeures respectives n’est pas mon palais, ni mon autel. Il s’agit des urnes de leurs cendres refroidies.

Je suis Orso et la vie me consume. Je nage dans les eaux de mon idéal. J’éclabousse d’écume, de stupre et de sperme la terre aride qui borde mes côtes.

J’ai été placé au centre parce que la froideur avait envahi leur regard ; je n’étais plus capable de l’affronter. Tout comme ma frayeur de leurs caresses, leurs mains frauduleuses, la beuverie de mon père et ses inondations. Oui, dès que j’ai pu, je les ai fuis.

. »

Les éclats d’Orso, Agathe Elieva

Extrait lu le 17 novembre à Paris, 10ème.

…jour, 86

Nan Goldin

Nan Goldin

 

Il faudra bien un jour cesser de passer d’un monde l’autre.  Poser son regard dans les morts que l’on se donne. Savoir d’où l’on vient ce qu’il nous en a coûté. D’un monde l’autre, pas d’autres choix que d’y aller. Poser son regard dans la vie que l’on s’offre, lumière crue, sans amnésie. Éviter d’abjurer son cœur.
Aimer baiser lutter exister – d’un monde l’autre.

Sans regret, couronne de fleurs sauvages acceptée.

…jour, 82

elgar boart

« Si nous étions dans un conte, si « il était une fois j’étais un géant » et que je voyais tout, dans le même instant il y aurait toi cheminant sur les routes caillouteuses de la chaîne de montagnes de l’Hindu Kush, dans un pays que je ne connais que par tes résumés en 1/100e de secondes, et puis moi, butte Montmartre, où les tissus du Marché Saint Pierre ne peuvent rivaliser avec les broderies raffinés des étoffes d’Ahmad. A vol d’oiseaux, nos pas se toucheraient mais nous ne le saurions pas – sauf au creux de notre ventre, au bas du dos, au centre de nous, entre l’espace de notre silence et celui de notre présence que l’on ressent. Pourquoi n’est-elle pas répertoriée cette vie au-delà de nous, de notre vue, cette vie que l’on ne peut regarder ni palper, mais qui est ?

Les façades grises, poreuses, où les aspérités, les poussières de feuilles, de mémoires, de rires et de rages, s’enchainent à l’allure de mon souffle, gravitation de ma caresse, de ce cou ceint d’une chaîne, de ces veines où palpite le sang que je ne goûterai peut-être pas. Condamnée à la rêverie, juste à l’idée de, au monde fantasmagorique, je suis lancée dans une course de haies, vers mon échec inévitable, et je sens contre mes jambes, dans mon saut, le choc dur du bois et du métal, les hématomes imprégnés de désillusion : la réalité raisonnable

. »

L’éclat, (extrait)  Agathe Elieva

…la lettre nue, 15

William Kentridge

William Kentridge

« Voilà. C’est ton heure : « L’heure de Blanche »

J’ai cassé mon portable dans une mauvaise chute Je n’ai plus de montre J’ai perdu le temps Ça me va bien non ? Je ne sais même pas quel jour on est Ici ça n’a aucune importance Je travaille bien Les contacts noués pendant toutes ces années sont précieux d’un soutien sans faille La dureté du quotidien resserre les liens donne une profondeur à chacune des poignées de main des accolades chaleureuses partagées entre nous Compagnons de route… Pourtant Allongé sur mon lit de fortune je me répands à nouveau dans mon silence ma lâcheté, mon orgueil Je pense à nous

et je vois clairement notre monologue installé notre couple qui n’en est pas un Est-ce que je te fuis ? Tu n’y es pour rien. Non pour rien La lune est pleine ce soir pleine et éternellement morte J’observe les battements du papillon de nuit il est laid prisonnier de la lampe Il a cet avantage de ne pas crier de douleur contrairement aux hommes que je croise aux femmes qui hurlent aux enfants rendus muets Mon cri à moi s’arrête au fond de la gorge Pris en relai par le bruit du vent dans les peupliers il sera ravalé par quelques couleuvres que le monde ne manquera pas de me faire avaler Allez : humeur sombre. Temps sombre. Le temps ce silencieux implacable Est-ce que tu es en train de te détourner de moi Blanche ? Je suis infréquentable Si tu savais comme je m’encombre. Meurtri de n’être que moi avec mes ellipses et mes points de suspension Cheminements stériles d’un intellect minable. Pour ton cœur ce sont d’inutiles minutes perdues Je pense à toi, je t’espère légère ouvrant les bras entourée de musiques et de tendresse Je ne reçois pas tes lettres (si tu m’en écris mais sûrement tu m’as toujours écrit) J’espère que Cassius t’a bien fait parvenir les miennes Vingt-sept jours. Presqu’un cycle Je ne sais pas quand je rentre
Je ne devrais peut-être pas te le dire mais au point où nous en sommes quelle importance autant être nu face à toi. Ma violence se réveille comme ma volonté brute de faire voler en éclat la pierre inerte que je suis J’envie ces guerriers Je veux donner l’assaut à toutes les forteresses inviolables Je veux pénétrer de force toutes les lignes de front afin que rien ni personne ne m’échappe J’ai faim de corps et d’organique. Ton corps le moelleux de ton ventre la douceur de ta peau l’intérieur de ta cuisse ce sursaut de désir rien qu’à l’idée Ta chair je veux la toucher, te pénétrer entendre tous les sons qui me caressent nourrissent mes envies mon sang pulse martèle, durcit mon sexe. Je veux goûter ta cyprine te lécher te voir rougir dans mon regard je veux te plaquer là contre le mur et te prendre à l’envie comme avant. Blanche. Sommes-nous perdus ? Nos marches séparées nous déterminent vers un ailleurs différent, étranger l’un à l’autre, le sais-tu ? Malgré moi je plonge dans l’effroi et le temps Je suppose l’haleine fétide de mon cœur qui serait devenu sec. Je n’ai même plus peur Je bois un peu trop du mauvais alcool. Ahmad sait m’en trouver Je divague me perds

je n’ai pas peur non, juste mes mains tremblent et mon cœur cogne Il ne se dessèchera pas hein ? Si mon cœur cogne, c’est que je vis non ?
Je tiens à toi
plus qu’à moi
Des baisers veux-tu bien encore des baisers et sur ton sexe aussi Encore.

A

. »

Lettre 3,

L’éclat de Agathe Elieva

 

…la lettre nue, 13

Agathe Elieva

 

« Une journée parfaite.

J’aurais pu écrire : une journée parfaite.

Nous nageons, nous conduisons, nous rêvons, nous dormons, nous faisons l’amour.

Nous aurions pu retourner à la maison. Tu aurais aussi bien pu dire : c’est une fin parfaite.

Maintenant tu peux me quitter.

Cela ne peut pas toujours être comme maintenant.

Cela aurait pu être en hiver, nous aurions pu être ensemble, nous aurions dû faire l’amour, nous aurions eu froid, il nous aurait fallu lutter. La fin, le gel, les ombres et la mort, nous aurions lutté, nous aurions pu faire l’amour, nous aurions dû nous en sortir. Nous nous en serions sortis, cela aurait été possible. C’est une journée parfaite. Nous conduisons, nous bavardons, nous rions, nous rêvons, nous dormons.

Tu aurais aussi bien pu être quelqu’un d’autre

.

Les saisons.

Fin d’été, tard; la nuit est si belle, une nuit et combien de nuits avant l’obscurité et le noir si noir si obscur si froid, la nuit est si belle, le froid est si froid. Les arbres deviendront noirs, maigres, nus, ils se dresseront nus dans l’obscurité, dans la nuit si froide.

Tout changement est un bien.

Été, hiver, automne. Il n’y a pas d’ordre dans les plaisirs, pas d’ordre dans les déceptions, pas d’ordre dans les saisons, pas d’hiver, pas d’automne, pas de printemps cette année. Pas d’arbre, pas de jardin, pas de maison, pas de chemin, pas d’amour, pas d’habits, pas de mains, pas un seul doigt, pas un seul cheveu. Pas une fleur. Seulement cette nuit. Pas de commencement, pas de fin. Seulement cette longue et belle nuit.

Tout changement fait mal

. »

Lettre (une tentative), Tomas Espedal (ed. Actes Sud)