…la racine nue, 14

unknown racine© source inconnue, tumblr

« Il me semble que mon père travaillait beaucoup, et tout le temps, et n’importe où. Des tas de feuilles volantes traînaient un peu partout dans la maison, de l’entrée jusqu’au premier étage. Des feuilles qui se soulevaient dans les courants d’air. Il laissait traîner aussi des billets de banque, qui voletaient tout autant.

Il avait une recette de pâtes. Estelle était morte déjà. C’est donc à la fin, qu’il s’est mis à faire cette recette. J’ai dû la savourer deux ou trois fois. Nous allions faire les courses et il s’amusait lorsque les commerçants pensaient que j’étais sa petite amie. Je pense à lui à chaque fois que je fais des pâtes avec des petits pois et du parmesan. J’ouvre un bocal, je saupoudre de fromage. Et je cherche le goût de sa recette.
Je me souviens de la cuisine en vrai et grand bazar, toutes casseroles dehors. Et je regarde mon bocal et mon paquet en carton. Peu de places, plus simple, plus rapide. Aussi bon.

Je crois bien qu’il y avait de la sauge dans la sauce

. »

Dors, Agathe Elieva

…la racine nue, 12

Youssef Nabile Self Portrait with Roots, Los Angeles, 2008© Youssef Nabil, 2008, self portrait

« Je viens d’une contrée insaisissable, faite d’une matière qui se change en rêves et en doutes à peine lui a-t-on tourné le dos; un lieu aérien, où les catégories n’ont pas de sens

(…)

Tôt ou tard je ne serai moi aussi qu’un texte; je n’ai plus grand-chose à faire. J’écris ces lignes, et cette fragile impulsion est tout ce qui peut encore s’appeler pour moi, « vie », « action » ou « possibilités »

. »

Le désert et sa semence, Jorge Baròn Biza

« le livre a été bien reçu, oui. Mais on a beaucoup insisté sur son caractère autobiographique et la souffrance ne légitime pas la littérature. Ce qui la légitime, c’est le texte. »

précision de l’écrivain au début de l’entretien qu’il eut avec Daniel Link en 1999 (le livre étant publié en 1998)

« le livre est profondément existentiel », a expliqué Baron Biza 

« Un tel pari pour la vérité crue de l’existence ne peut se lire sans un minimum de malaise. Mais existe-t-il un autre rapport qui importe dans la littérature ? La nécessité d’écriture ne se mesure-t-elle pas à cette manie caractéristique de considérer sa propre vie, sa propre histoire, sa propre famille comme un pur prétexte au roman ? »

question posée par Daniel Link, dans Un Oedipe trop complexe,

postface pour Le désert et sa semence, édition Attila

…la racine nue, 11

luis mariano gonzalez© luis mariano gonzalez

la racine bleue, nue, ici

« Le bleu d’ici s’estompe quand la nuit tombe.

Il recule et se dévêt lentement. Il a fait son temps et s’en retourne d’où il vient : dans l’obscur, dans l’opaque, dans l’étrange. Il ne faudrait pas s’y tromper, ce bleu si clair ne fut d’abord que ténèbres : un amas de poussière et de nuées

. »

Une histoire de bleu, Jean-Michel Maulpoix

mady dooijes© mady dooijes

…la racine nue, 9

isa marcelli© Isa Mercelli

l’air de rien, de ce qui pousse des racines nous cache et nous masque

gratter la terre redessiner les contours, du corps, de ce qui le masque le protège, sous bulle sous cloche sous verre

sous les ongles soulever parcelle de mousse et boule de sol

l’odeur des racines ainsi que la mort

un petit air de rien, un petit bout encore

la peau mise au vent et l’esprit en éveil

je palpe la solitude et la mémoire, quelques racines plus tard envisagées envisageables faire tomber le masque le loup dévoiler ton visage, un peu de la vie mise à nue le rythme de la frappe j’accorde ta parole au son de tes mensonges

racine nue

écarlate

.

…la racine nue, 7

caligo bill brandt © Bill Brandt

 » (…) je sais que les rechutes dans le désespoir seront nombreuses et profondes, mais le souvenir du miracle de la libération me porte comme une aile vers un but qui me donne le vertige : une consolation et plus grande qu’une philosophie, c’est-à-dire une raison de vivre. »

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier,

Stig Dagerman 1952

 

…la racine nue, 6

mikaël lafontan© Mikaël Lafontan

« Lorsque tu avais seize ans, un après-midi, un lundi de conservatoire, un jour conservé, un jour enfermé dans une boîte à musique, un jour comme une rengaine trop souvent répétée, entre porte lourde et poussière déposée, crachin d’histoire regard baissé main enfermée dans la poche, épaules tendues déjà un peu voûtée blouson en satin bleu (qui porterait encore un blouson en satin bleu avec des losanges noirs, un semblant de Drive, de disco parade, circus post-communiste ?),

tu as chuchoté à son oreille, par surprise, l’oreille gauche qui aurait dû être celle du coeur, on le porte à gauche communément, un chuchotement qui chatouille parce qu’il est trop près des petits cheveux, mèches indisciplinées comme elle aussi l’était évidemment, comme à seize ans, un murmure de trois petits mots, bientôt ce sera cinq, et la chamade et l’affolement du pouls dans le silence du hall en parquet ciré. On l’appelait le hall c’était un grand salon pur XVIIIe avec des miroirs tannés et quelques dorures au plafond, déjà un voyage dans le temps, pas l’avenir non, celui que nous étions censés en train de construire, édifier, palais des glaces, illusions notoires, le passé qui coupe les ailes,

aile gauche, ici aussi ils portaient à gauche, la droite réservée au garage à vélo

tu lui as parlé de ce geste qu’elle faisait machinalement, livrant ainsi ton étude et l’observation quotidienne, salle de classe, temps long, regard sostenuto, désir bref, stacatto, d’une main endormie, machinale, prendre les mèches et alors, son cou révéler, la peau blanche et fraîche, fine et délicate, la sienne. Celle d’

.

C’est l’heure du bois flotté, je vous revois devant la fenêtre au chambranle écaillé, lumière vieillissante, caresse risquée, souvenir revenu dans le désert,  là maintenant, le soleil décline et la marche est hasardeuse, il est temps de virage et de nouvelle route à prendre, il est temps, il suit le rythme des marées, la lune et la mémoire. C’est un morceau de satin bleu revenu sur la plage, sans trop savoir ce qui aurait été, si, la réponse avait été

l’autre

. »