…jour, 73

A.E.

A.E.

 

Et puis un jour, il faudra bien ne plus s’astreindre, la discipline du corps et de l’esprit, la peur de la jouissance, le désir de perdre, la volonté de desserrer la mâchoire. Il faudra bien laisser entrer la tourmente absolue, avant le

avant

la

il faudra bien

abandonner totalement la possibilité de l’exil et de l’oubli

et

ne plus rien chercher

ni la peau ni le grain ni le mot ni l’idée

regarder la couleur de la terre, sentir sous la plante des pieds l’humidité de l’herbe entendre l’air se glisser entre deux arbres, trois feuilles, ne rien attendre, plus, plonger dans l’heure et la seconde, cassure des os, l’armure brille sous les étoiles, elles n’ont plus rien à dire, demain est déjà là

.

 

…la lettre nue, 17

Ignacio Uriarte

Ignacio Uriarte

 

Il faudra un jour quitter la terre promise, le refuge, la grotte à quatre sous, deux flaques et autant de bouteilles vides revenues de la mer. Un jour, écouter la voix de son maître, gentille carpette, assis debout couché, couche-toi là, laisse toi faire, malaxer pétrifier coeur refroidi, laisser place à la joie, celle des fêtes de famille au coin du feu de la rue d’un bois, gare au loup. La joie rictus social rassurant calinant sans danger. Il faudra ne plus voir ni entendre, voix de son maître anesthésiant tout. Même les larmes ne seront plus salées, asseptisées dans le formol des tempérances.

…la lettre nue, 11

Olivier Bouillaud

Olivier Bouillaud

 

Un jour, il faudra déplier défroisser l’encre lavée, petits mots jetés à terre, terrés dans l’ombre de l’escalier, moutons bleus de poussières arrachées aux derniers pas sur les marches, entendre le poids, pesanteur du départ, un jour il faudra

ne plus être ce petit mot oublié, tombé d’une poche, d’un revers de main, de veste, une veste prise et pesante sur les épaules, retirer le manteau de laine lourde, trop, douce et familière, déposer, retrouver le son qui me nomme, qui, un nom, un jour il faudra

chère

oubliée

impossible, il faudra aplanir, aplatir, suivre les creux, de l’ongle préciser la ligne au risque de déchirer la finesse de nos liens, pénétrer dans la chair, insister aller chercher entendre gémir supplier venir et se retirer, gauche gauche droite uppercut prendre de face, regard de face, droit dans la ligne regarder la jouissance dominer le mal et terrasser un jour il faudra serrer dans le poing la feuille déchirée sifflement coupure sang libre de s’enfuir c’est un peu de la vie qui part c’est autant d’amour purgé c’est demain avant que je n’ose

.

…jour, 61

pierre-dubreuil-le-premier-round1932(c) Pierre Dubreuil, 1932

« Pour en arriver à se crever les yeux, il faut avoir vécu dans un aveuglement préalable

(…)

Je ne voyais pas que le cri était cette phrase manquante que je tentais de retrouver dans les méandres des mots et de la beauté.

J’ai réalisé monstrueusement combien ce cri depuis longtemps tu en moi, peines à peines, s’était sédimenté sous la couche opaque des raisons et des acceptations, dans la résignation des tristesses qui ôte tout courage au lendemain

. »

Le cri hypoténuse, juste avant Ciels (théâtre) de Wajdi Mouawad

…jour, 57

etsy

© source inconnue, vu sur etsy

 Mailloches recouvertes de feutrine, sacs de toile de jute emplis de terre meuble, il y aurait bien de la musique tout autour.

Un bâton de pluie, une grosse caisse dont la peau serait tabou (par trop primitive, par trop éloignée d’une civilisation cadencée, ordonnée)

il n’y a que le geste qui interroge, que le son qui interpelle.

couper les légumes. trancher leur chair. retirer la peau

les lames sifflent et lorsqu’elles plongent, c’est parfois comme la lumière qui se fait : une décision prise, un couperet qui tombe,

la porte qui se referme.

Trop tard, c’est la solitude infinie qui éclaire la route

la vibration de métal qui n’en finit plus de résoner, écho de colère

il y a dans ce jour là, un peu de lumière oui, guirlande délicate entre deux noirceurs, un brin d’inconscience qui guette, la lucidité comme un garde-fou, le coeur respire, je suis debout

.

…la racine nue, 12

Youssef Nabile Self Portrait with Roots, Los Angeles, 2008© Youssef Nabil, 2008, self portrait

« Je viens d’une contrée insaisissable, faite d’une matière qui se change en rêves et en doutes à peine lui a-t-on tourné le dos; un lieu aérien, où les catégories n’ont pas de sens

(…)

Tôt ou tard je ne serai moi aussi qu’un texte; je n’ai plus grand-chose à faire. J’écris ces lignes, et cette fragile impulsion est tout ce qui peut encore s’appeler pour moi, « vie », « action » ou « possibilités »

. »

Le désert et sa semence, Jorge Baròn Biza

« le livre a été bien reçu, oui. Mais on a beaucoup insisté sur son caractère autobiographique et la souffrance ne légitime pas la littérature. Ce qui la légitime, c’est le texte. »

précision de l’écrivain au début de l’entretien qu’il eut avec Daniel Link en 1999 (le livre étant publié en 1998)

« le livre est profondément existentiel », a expliqué Baron Biza 

« Un tel pari pour la vérité crue de l’existence ne peut se lire sans un minimum de malaise. Mais existe-t-il un autre rapport qui importe dans la littérature ? La nécessité d’écriture ne se mesure-t-elle pas à cette manie caractéristique de considérer sa propre vie, sa propre histoire, sa propre famille comme un pur prétexte au roman ? »

question posée par Daniel Link, dans Un Oedipe trop complexe,

postface pour Le désert et sa semence, édition Attila

…la racine nue, 9

isa marcelli© Isa Mercelli

l’air de rien, de ce qui pousse des racines nous cache et nous masque

gratter la terre redessiner les contours, du corps, de ce qui le masque le protège, sous bulle sous cloche sous verre

sous les ongles soulever parcelle de mousse et boule de sol

l’odeur des racines ainsi que la mort

un petit air de rien, un petit bout encore

la peau mise au vent et l’esprit en éveil

je palpe la solitude et la mémoire, quelques racines plus tard envisagées envisageables faire tomber le masque le loup dévoiler ton visage, un peu de la vie mise à nue le rythme de la frappe j’accorde ta parole au son de tes mensonges

racine nue

écarlate

.

…L’ire nue, 9

L’ire nue et chantée, dans une voyelle lancinante, étirée, chaude. Un frottement

âpre et cabossé,

sur ta chair

.

Il y a du mouvement dans la colère

une ire mouvementée d’une vague à l’autre le corps en rougeoiement

en crépitement, en étincelle

.

Il y a du mécanique dans le corps, touche martelée,

j’ai bien scruté la crispation de ta mâchoire, le flux de tes veines, la tension de ton pied, chaque orteil recourbé, la langue mordue, ton bras éraflé, la tête cognée et enfin l’éblouissement

.

L’ire nue et puis l’apaisement

il faut bien que les choses soient dites ou montrées

hurlées puisque toujours silencieuses

Arracher le jour dans la voix creusée le soubresaut enflammé la buée de ta bouche

le sang vif

.