…jour,157

Teaser n.6 : création contemporaine du festival Quartier du Livre mai 2018

(Bande son InterzOne, Vitalité)

La tôle et l’exil, Agathe Elieva

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…jour, 122

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Carl Mydans

« (…) Des coups de fouet reçus, il ne reste à Eugène que l’habitude d’une mâchoire verrouillée, en plus de quelques cicatrices blanches (sa géographie dorsale). Comment ne pas donner du plaisir à celui qui t’humilie ? Comment ne pas répondre au désir de cet autre supposé t’aimer ? Tenir tête à son père et rester dans un silence obstiné avec sa mère ont été ses solutions. Chacun des 13 mots du tatouage gravé le long de son bras armé représente une année de maltraitance, et son incapacité à les raconter : il faudrait accepter avoir le temps, ne plus ressentir cette urgence à partir, cette impatience à formuler l’essentiel en peu d’expirations. Il aurait fallu surtout que quelqu’un lui assure que sa pauvreté lexicale n’est rien, qu’elle n’existe pas. « Il n’y a aucune fatalité tu sais, simplement des monstres postés trop tôt sur ton chemin ». Prendre la parole signifierait installer son corps dans un espace défini, se laisser voir, se faire entendre, prendre une place, l’incarnation, cette sempiternelle impossibilité. Pont rageur entre ses deux rives – joue droite, joue gauche – la langue d’Eugène malaxe, éructe, bégaie. Sa pensée rapide voltigeuse acrobate ne dame pas le pion à son appareil phonatoire, lent si lent qu’il en est apparemment immobile.

La vis tombant à terre a parcouru les 120 centimètres qui la séparait du sol en moins d’une seconde. Une seconde c’est 1/86.400 du jour. C’est l’unité légale du temps – la seconde d’avant, celle d’après – pour aplanir la douleur, la dévorer, l’ingérer en mille factions. Elle se laisse oublier et s’insinue dans tout le corps, discrètement, délicatement. L’air de rien

(…) »

La tôle et l’exil, Agathe Elieva

…jour, 116

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 » Je marche, j’entends la tôle et je marche. Un brin de laine, fil échappé de l’écharpe, irrite ma gorge. Je ne veux pas tousser, je ne veux pas que l’on remarque que je marche, on me dirait que je cours, je ne veux croiser aucun regard. Je courbe les épaules et replace ma capuche, je serre les poings, reprends mon rythme. Foulée, souffle, poings. Je dessine mon île dans les rues gagnées par la nuit, le silence et l’hiver. J’avance et tiens. Comme depuis cinq ans. Il y a cinq ans je me suis mis à marcher, tu es restée sur le quai. La rame en mouvement a signé ton immobilisme. Je t’ai enfin vue. Figée et sèche. Je me suis mis à marcher, fuyant tes serres et le mensonge. La fuite m’a emmené dans d’autres villes, avec d’autres gens, d’autres filles, aucune mère. Je m’appelle Eugène, je marche, mes poings aux os déformés frappent la peau, et j’entends chaque nuit la tôle qui se froisse, la vis qui tombe et sa peau déchirée

. »

…jour, 107

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« Cogner. Poing horizontal ou vertical, alignement métacarpien, attention au 27 os de la main, la force viendra de ton pas, de ton pieds, tu ne cognes pas tu envoies ton jab, si loin si proche, le pas et la distance, et tu frappes. Pour ne pas fuir non, pour changer de place. Plusieurs couches de bande, une momie adhésive qu’il faudra couper, décoller, une peau morte, blanche teintée de sueur. Endolorie, la main ne touchera plus qu’armée de gant

. »

Agathe Elieva, la tôle et l’exil