…le geste nu, 6

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Bernard Plossu

« 

Moi aussi j’ai voulu plus souvent qu’à mon tour, raconter des histoires, des romances qui, oui enfin, sonneraient juste, oui, des histoires-des romances dont l’écho enfin se prolongerait longtemps – saurait caresser les oreilles délicates du monde, oui longtemps, des histoires écrites dans le sable, c’est ça, le sable, vous savez, c’est aussi parfois autre chose que cet élément plein de flou – de fuite – de tentatives éperdues d’échappement – de destins qui glissent de lâcheté en lâcheté, autre chose, oui, que ce truc mou – nuisible à l’essentiel. Le sable alors, nos doigts poissés d’angoisse pourraient s’y enfoncer en attendant des heures – des jours meilleurs. Le sable, vous savez bien, c’est ce moment m lorsque tout à coup la vie – nos doigts qui s’accrochent au vide – apprend à se passer des descriptions. C’est ce moment que tu choisis pour me dire je t’aime. Et c’est à partir de ce premier je t’aime reçu comme une vérité révélée le cœur avachi sur une serviette de plage, oui c’est à partir de ce moment m là que j’ai sans doute voulu me mettre à raconter des histoires à mon tour, des romances, un certain lendemain de fête. Mais dans le fond ça n’a pas tellement bien marché. Je manquais encore d’expérience. Il faut croire que mon désir devait se durcir un peu, la peau. Oui. Il faut le croire. Et ma peau justement puisqu’on en parle, redoutait de s’assumer au grand jour

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Nous vivons dans nos considérations parallèles, dans nos vis-à-vis indifférents, pudiques quelques fois, chacun sur son petit navire qui flotte sur l’eau, l’air de rien, sur le temps, parce qu’il ne sait pas faire autre chose, on regarde par-dessus bord parfois, le corps vissé vers l’horizon, le fantasme de tenir la barre, fantasme qui revient cogner à la porte quand il peut. On sait bien que tout ce que l’on tient ce sont les murs. Ce qui tangue c’est la vie. Ce qui tangue c’est l’esprit. La femme d’en face porte son armure en bandoulière. Elle te ressemble un peu. Vous portez le même petit pull olive, oui tu m’avais dit un jour que ce n’était pas vert mais olive, j’avais ricané, oui je ricanais, on a été léger des fois. J’ai soif. Je repense à ton petit pull tout doux et à tes seins au dessous. Un bastingage où j’aurais bien installé mon hamac pour la vie. Je vais me servir un verre, il est tôt mais j’ai le droit, c’est fête, j’ai vu des fleurs passer dans la rue, c’est dimanche et la femme d’en face porte ton pull. Boire et puis revenir

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La résidence du geste, Agathe Elieva & Benoit Jeantet

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…jour, 121

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Robert Doisneau, dernier matin aux halles de la Villette

« 

« Au départ il y a toujours une fille et cette croyance assez risible qu’il faut la sauver de la noyade » a dit le gars sur la banquette à un autre gars en casquette Prince de Galles. Je me suis perdu dans mes pensées, raturant au passage quelques emphases imbéciles, il y avait des oiseaux dans ma tête qui volaient d’une idée à une autre, j’avais du mal à les arrêter, j’ai demandé du papier à la serveuse, j’étais à deux doigts de parler tout seul, et deux doigts c’est pas beaucoup, c’est tomber dans le vide tout de suite, là maintenant, c’est presque trop tard, c’est déjà là, et je ne voulais pas tomber, ça non. Je voulais revoir le parc et la lumière. Revoir l’enfance et les pieds nus de la fille. Parfois, on veut impérativement s’en sortir. J’ai écrit ça sur le papier que la serveuse a fini par m’apporter. Le papier était humide, j’ai formé des lettres sur les contours mouillés, cela devenait ma géographie à moi. Ma terre pour ne pas sombrer. J’ai eu peur de pleurer

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La résidence du geste, 12:10A. Elieva / B. Jeantet

…jour, 51

Mickaël Lafontan

(Mickaël Lafontan)

« Alors les souvenirs suivaient leur pente. En descendant. C’était hier. Ecrit dans le vent. La vérité s’obscurcissait. Par ces temps qui courent autant. Mentent partout sans désemparer. Tout le temps. Tu peux supposer que le monde soit une forêt. Tu peux. Tu peux dès lors t’attendre à ce que les arbres de ta forêt, les uns après les autres, prennent la grêle et le vent. Par des temps qui courent autant, le vent s’engouffre là où il trouve du champ. Les forêts font des proies faciles. C’est rempli de bûcherons pleins de cette gentillesse sculptuée dans le dur de la vie, vous savez, d’habitude. Les forêts. Mais parfois ce qu’on y voit, ce qu’on y entend, ce sont de drôles de tronçonneuses en train de s’y faire les dents. Parfois comme maintenant. C’est ça qu’on y entend. Et ça fait pas que nous faire grincer les dents; ça dit surtout qu’après l’arbre, viendra ton tour, mon enfant. Tu peux supposer que le monde soit une forêt. Tu peux

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Alors c’était hier. Le temps ne s’espaçait plus. La vérité s’obscurcissait. L’homme passait. Infiniment. Comme ça ne servait plus à rien de se fatiguer le coeur avec ça, on s’est couché sur le côté droit. Le gauche, vous savez, c’est quand on veut que ça n’aille plus. Que la tendance soit obscure. Hostile. Le monde. Les songes qui montaient dans la brume. Les souvenirs qui suivaient leur pente. Descendante. Bref. Un peu tout qui n’aillait pas. Mais quand même. Pas à ce point-là

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Plus tard, me suis souvenu que le fils de l’épicier sentait la soupe. C’est pas qu’il en mangeait. Non. N’en mangeait jamais. Pour faire plaisir à sa mère qu’il sentait ça. Etait sympa. Et puis ses rires, ça faisait chaud. Un baume sur nos âmes tièdes. Salut toi. Jamais cru que c’était possible que tu sois mort. De ça. De froid. Un jour on se retrouvera. Alors je te réchaufferai. Te dois bien ça. Salut toi que j’aimais d’un amour tendre. Toi qui étais si délicat, n’empêche, bon, doux, tolérant. Même si ça arrivait que ton bras s’arme tout seul. Pour trois fois rien. Mais là-bas où c’était chez toi, les sentiments ne vivent pas bien s’ils vivent cachés. Bien sur ça n’excuse rien. Bien sur. Mais aspirer aux vertus qui sauront épargner à l’âme la détresse tout ça, là-bas où, parfois naître c’est juste apprendre la douleur un peu plus tôt que les autres. Devancer l’appel de la peine. Là-bas où c’était aussi chez moi. Vous savez. Allez. Salut toi

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Benoit Jeantet

…jour, 47

Olivier Seignette© olivier seignette

Les gens malheureux prétendent qu’ils sont nés d’une tristesse ancienne. D’un accouchement de barbaque compliquée. Le mal c’est dans le premier sang. Le premier cri qu’il s’enracine. Et donc d’atroces cris de souffrance. Pas les leurs. Non. Ceux d’un père éploré d’horreur. Dévasté de chagrin. Son impuissance mise en demeure sur le pas de la porte. Dont les gestes ne se tendront plus. Vers aucun but. Sera toujours dans votre dos celui-là. Ne sera plus qu’une peur primale. Une angoisse nocturne. La désillusion du soldat. Avant d’avoir pu livrer bataille. Ceux aussi d’une mère terrassée au seuil de la naissance. Comme un suc mortifère son dernier souffle d’amour répandu à courte haleine sur votre corps déjà froid. Et tout ça qui apposerait le sceau du malheur. L’immense. L’incommensurable. Les gens malheureux vous expliquent que leur venue au monde n’a consisté qu’à ça. Une explosion brutale et c’est tout. Que depuis le premier jour, la vie n’est pas la vie. Ont beau lire. Au lit où aucune étreinte ne vient jamais froisser le drap. Dans les trains où on ne les remarque pas. Ont beau se saouler de cinéma. A oublier. A comprendre. A endormir. A ressouder. Ça ne tient pas longtemps. Pour eux la vie de ne se conçoit pas. C’est la mort qui conduit l’équipage. Les gens malheureux ne viennent pas de. Ne vont pas vers. Sont comme ça. Ni en dehors. Ni au dedans. Retirés de tout. A l’écart de soi

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Les gens malheureux, Benoit Jeantet

…jour, 42

flicker-tumblr(source inconnue vue sur tumblr)

« C’est dans le danger que je te voyais vraiment. Tu regardais briller ton étoile. Impassible. Certains couraient. La plupart rampaient. Toi tu restais debout. Plus ça défouraillait sur toute la création, plus tu semblais à ton aise. Aucune fureur dans tes yeux. Aucune fièvre. Des tas de filles dégringolaient dans leur fuite. Il y a même eu des jours où il en a plu beaucoup. Parfois tu épargnais leur vie. Parfois tu trouvais ça joli. Leur sang sur les escaliers gris fer. Et chaque soir la même door machine t’essorait jusqu’au sang. Mais rien qui ne durait très longtemps. Les turbines de la vengeance se remettaient très vite à te vriller le crâne. Très tôt j’ai su. Lorsque tu rendrais ton dernier souffle, il serait craché dans le shuffle d’un harmonica. Un dernier souffle, c’est presque intraduisible. Presque. Qu’on s’y aventure, qu’on s’y risque et tu dirais que la langue est morte entre-temps. Un shuffle, ça au moins on peut. C’est une marche traînante. Un shuffle. Celle d’un cavalier fourbu. Par exemple

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Parce qu’il était une fois un cavalier fourbu. Il chevauchait à brides abattues. Et son cheval s’appelait mort. Mettons que dans son enfance il ait servi de berger au grand troupeau des poussières. Mettons qu’il s’ennuyait ferme. Admettons. Là encore ça allait. Ça pouvait aller. Mais à un moment il faut grandir. Il a du être une fois, aussi, quelque part, le suicide d’une rose. Alors c’est peut-être que l’amour perdu t’aurait donné l’envie d’être violent. Bien sur ce n’est satisfaisant. Pas suffisant. Vous n’êtes pas convaincus. Et pourtant. La première fois, tu l’as fait lentement. A pris tout ton temps. Ça t’a plu. Alors tu as épousé cette vie de pillages et de tueries. Des déserts vraiment arides et des rues de la soif aussi raides que ta dégaine erratique, tant et tant tu as parcouru. La bave aux lèvres. Les poings serrés. parce qu’il a du être une fois le suicide d’une rose, à la vue des cactus tes yeux ne s’effaçaient plus. C’est dans le danger que je te voyais vraiment. Tu regardais briller ton étoile. Impassible. Main gauche poissée d’angoisse sur la crosse vif-argent de ton pistolet. Tu ne servais que ta propre loi en faisant mine de défendre l’ordre des autres. Tant qu’il y aura des lâches comme moi, les brutes s’épaissiront à chaque angle du monde

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Un cavalier fourbu, Benoit Jeantet

…jour 39,

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(source inconnue, tumblr)

« Revu ce vieil ami qui m’a expliqué, un jour, pourquoi écrire, c’était pour lui le seul moyen de s’attacher aux gens. A une époque il a beaucoup écrit. A une autre, il a bu tout autant. Certains ont même pu le croire perdu pour la vie. L’écriture ? Alors, il voyait ça comment ? L’écriture. Il l’abordait de front. Ne concevait pas de tourner autour. Assez peu son truc tous ces numéros de contorsion. Les stratégies d’évitement. Fallait qu’il s’y heurte et quoi qu’il lui en coûte. L’écriture ? Pour lui c’était de l’affrontement. Le seul. L’unique. Il y a perdu quelques dents. La boisson ? C’était comme tout le monde. Les dents qui avaient survécu, alors elles baignaient dedans

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D’emblée m’a plu sa vision des choses. Me disait, vois-tu, la vie c’est s’imbriquer l’un dans l’autre. De l’altruisme à la truelle. La vie. L’allégorie de Pythagore. On joue, vois-tu. Guitare-voix. On joue. Basse-Batterie. On joue. On s’use les coudes. On bat les plâtres. On cimente. Et si tout roule, ornières et cabosses comprises, à la fin du set qu’on envoie les sous. Des jours où roule le tonnerre, il y en a aussi. Gare à l’ombre des nuages qui précède l’éclaircie. Gare

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Revu ce vieil ami, hier. Peut-être qu’on avait tort, m’a-t-il dit. Mais on s’est aimé très fort. Oh tu sais. Si fort. Même que l’amour n’a jamais pu nous rattraper. Courrait pas assez vite. L’amour, à nos yeux tu sais, rien qu’une petite mort qui aurait traîné le tout qu’on était en longueur. L’amour, tu sais, encore un mot trop lent. Même que l’amour et son tas de petits « aime », si t’avais vu comme on le maudissait. Nous c’était la passion. La passion qu’on vivait. Et c’est tout. Aujourd’hui je suis cet homme sans larme. Cet homme sans larme, c’est surtout que sur ses joues même l’eau a fini par sécher. Sous le reflet du soleil, tu sais, tout s’annule. Les ruisseaux. La poussière. La boue. Les passions rassises. La règle du jeu debout

. »

Benoit Jeantet, …sans titre…