…le geste nu, 15

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Ferdinando Scianna

« 

Elle s’allongea en posant sa tête près de mon genou. Je pouvais la voir par en haut, une de ses mèches dépassait du bateau et flottait dans le tangage de la proue. La mer scintillait tant derrière elle qu’il fallait fermer les yeux. « Parfois, dans certains de tes gestes, tu ressembles à une personne qui m’aimait bien ». Elle le dit doucement, en dessous du niveau sonore du diesel qui tournait. Je rougis comme si elle l’avait crié au monde entier dans un haut-parleur. Elle le dit sans devoir ouvrir les yeux. « Toi, tu l’aimais ? » Caia fit un léger oui de la tête.

Nous nous rendions à la sèche de Capri. Le voyage continuait. J’avais aiguisé mon oreille pour percevoir la fréquence de sa voix, je l’aurais entendue même en pleine tempête. De l’arrière, on ne pouvait voir que nous étions en train de parler. Je répondais sans la regarder, fixant la proue, disant des mots au vent. Il y eut une vague plus haute, je la vis arriver et je compris qu’elle allait faire rebondir légèrement sa tête contre le bois, aussi, au moment où l’avant se cabra, je glissai ma main entre sa nuque et la barque, pour amortir le coup. Je la retirai aussitôt. Caia me regarda par en dessous, avec le sérieux d’une enfant à la fenêtre qui attend un retour. Elle voyait quelque chose au loin, bien derrière moi, une main qui tenait sa nuque qui sait combien d’années plus tôt. Je la regardai dans les yeux, je pensai qu’elle me voyait à contre-ciel sans personne autour, sans terre

. »

Tu, mio Erri de Luca

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…le geste nu, 13

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© PeritUtVivat

 

« 

Tu t’avances ? Moi aussi. Aussi près ? Là où tu ne pourras plus bouger sans cogner, dans l’espace ouvert d’un deux. N’avance pas trop avec tes bleus. Je suis démuni, je prends vite la couleur. Ne te répands pas, je pourrais disparaître. Reste, sans que je le dise. Je déshabillerai mon sentiment, tu verras, tu ne feras rien d’autre. Tu regarderas un petit peu, sans t’aveugler, sans trop plisser les yeux. Tu feras attention à tout, chaque lieu de chair, chaque ligne, chaque odeur. Tu n’apprendras rien que tu ne savais déjà. Et pourtant, il faudra toucher, faire sensation, une minuscule parcelle de contact suffira. Peu importe, si tu te repères mal, tu chanteras le chemin. Ta main noueuse fera ronce à l’ombre d’une grande feuille vierge et vaine. Elle écorchera un grain de beauté sur le mollet, elle me retiendra, molle et attendrie, la chair ouverte au couteau d’amour, ciselée et éclatante, sabrée.

Il faudra se taire, pour une fois. S’incliner devant ceci. Ou cela. Ce que tu diras ou pas. Ce qu’il reste de promesse grimpera, tortueux, autour de mon cœur, le consolidera. Il sera ton tuteur, il sera mon os. Je n’avancerai plus. Ton angle suffira, je saurai y prendre forme sans crier sans souffler. Tes mots vaudront des gestes, ils toucheront l’espace, évanouiront le temps. Tu diras ce qui ne se dit pas mais sans regrets ni arrière-pensée. Tu étaleras dans mes yeux ta peau. Mais tu réserveras ton sourire pour quand le geste est geste, simplement, sans penser. Les secrets de la grâce, ivres, défileront, titubant. La maladresse les aura peut-être dressés à demeurer sauvages.

Alors nous tomberons ensemble, pantins enfants, animaux perdus, humains rageurs. Et de la reddition de nos corps brinquebalés, nous tirerons une jouissance fine et légère, un embaumement des nerfs, tendus comme des arcs. Il sera temps d’abolir le monde pour se draper dans ses souvenirs, de sacrifier l’avenir aussi, en lui pétant les jambes. Parce que tout est là, qui s’égrène, dans nos paumes lisses et blanches. Un maintenant fragile, que le givre veut casser, tend ses doigts quelquefois. Il attrape les corps pour se prolonger et les agite, hochets débraillés. Et consentants. Sans drap pour nous couvrir, que verrait-on de pur ? Une transparence. Que verrait-on du jour ? Deux corps silex qui se frottent et, bientôt, une lueur léonine. Ça suffit, pour tout cela.

« 

Le geste nu, Sophie Blandinières

…jour,140 / alfée 8

« …and you pierced the hearts

of everyone in the place,

singing from the crippled shore

of your short-decked youth. (…)

… et transpercez le coeur

de tous ceux qui vous écoutent,

en chantant depuis le rivage meurtri

de la maldonne de votre jeunesse. (…) »

Billie and the awkward angel, poème de Peter Bakowski, Le coeur à trois heures du matin

(éditions Bruno Doucey)

…jour, 138 / alfée 7

 » Tu as les yeux pers des champs de rosées
tu as des yeux d’aventure et d’années-lumière
la douceur du fond des brises au mois de mai
dans les accompagnements de ma vie en friche
avec cette chaleur d’oiseau à ton corps craintif
moi qui suis charpente et beaucoup de fardoches
moi je fonce à vive allure et entêté d’avenir
la tête en bas comme un bison dans son destin
la blancheur des nénuphars s’élève jusqu’à ton cou
pour la conjuration de mes manitous maléfiques
moi qui ai des yeux où ciel et mer s’influencent
pour la réverbération de ta mort lointaine
avec cette tache errante de chevreuil que tu as
tu viendras tout ensoleillée d’existence
la bouche envahie par la fraîcheur des herbes
le corps mûri par les jardins oubliés
où tes seins sont devenus des envoûtements
tu te lèves, tu es l’aube dans mes bras
où tu changes comme les saisons
je te prendrai marcheur d’un pays d’haleine
à bout de misères et à bout de démesures
je veux te faire aimer la vie notre vie
t’aimer fou de racines à feuilles et grave
de jour en jour à travers nuits et gués
de moellons nos vertus silencieuses
je finirai bien par te rencontrer quelque part
bon dieu!
et contre tout ce qui me rend absent et douloureux
par le mince regard qui me reste au fond du froid
j’affirme ô mon amour que tu existes
je corrige notre vie
nous n’irons plus mourir de langueur
à des milles de distance dans nos rêves bourrasques

des filets de sang dans la soif craquelée de nos lèvres
les épaules baignées de vols de mouettes
non
j’irai te chercher nous vivrons sur la terre
la détresse n’est pas incurable qui fait de moi
une épave de dérision, un ballon d’indécence
un pitre aux larmes d’étincelles et de lésions profondes
frappe l’air et le feu de mes soifs
coule-moi dans tes mains de ciel de soie
la tête la première pour ne plus revenir
si ce n’est pour remonter debout à ton flanc
nouveau venu de l’amour du monde
constelle-moi de ton corps de voie lactée
même si j’ai fait de ma vie dans un plongeon
une sorte de marais, une espèce de rage noire
si je fus cabotin, concasseur de désespoir
j’ai quand même idée farouche
de t’aimer pour ta pureté
de t’aimer pour une tendresse que je n’ai pas connue
dans les giboulées d’étoiles de mon ciel
l’éclair s’épanouit dans ma chair
je passe les poings durs au vent
j’ai un cœur de mille chevaux-vapeur
j’ai un cœur comme la flamme d’une chandelle
toi tu as la tête d’abîme douce n’est-ce pas
la nuit de saule dans tes cheveux
un visage enneigé de hasards et de fruits
un regard entretenu de sources cachées
et mille chants d’insectes dans tes veines
et mille pluies de pétales dans tes caresses
tu es mon amour
ma clameur mon bramement
tu es mon amour ma ceinture fléchée d’univers

ma danse carrée des quatre coins d’horizon
le rouet des écheveaux de mon espoir
tu es ma réconciliation batailleuse
mon murmure de jours à mes cils d’abeille
mon eau bleue de fenêtre
dans les hauts vols de buildings
mon amour
de fontaines de haies de ronds-points de fleurs
tu es ma chance ouverte et mon encerclement
à cause de toi
mon courage est un sapin toujours vert
et j’ai du chiendent d’achigan plein l’âme
tu es belle de tout l’avenir épargné
d’une frêle beauté soleilleuse contre l’ombre
ouvre-moi tes bras que j’entre au port
et mon corps d’amoureux viendra rouler
sur les talus du mont Royal
orignal, quand tu brames orignal
coule-moi dans ta plainte osseuse
fais-moi passer tout cabré tout empanaché
dans ton appel et ta détermination
Montréal est grand comme un désordre universel
tu es assise quelque part avec l’ombre et ton cœur
ton regard vient luire sur le sommeil des colombes
fille dont le visage est ma route aux réverbères
quand je plonge dans les nuits de sources
si jamais je te rencontre fille
après les femmes de la soif glacée
je pleurerai te consolerai
de tes jours sans pluies et sans quenouilles
des circonstances de l’amour dénoué
j’allumerai chez toi les phares de la douceur
nous nous reposerons dans la lumière
de toutes les mers en fleurs de manne
puis je jetterai dans ton corps le vent de mon sang

tu seras heureuse fille heureuse
d’être la femme que tu es dans mes bras
le monde entier sera changé en toi et moi
la marche à l’amour s’ébruite en un voilier
de pas voletant par les lacs de portage
mes absolus poings
ah violence de délices et d’aval
j’aime
que j’aime
que tu t’avances
ma ravie
frileuse aux pieds nus sur les frimas de l’aube
par ce temps profus d’épilobes en beauté
sur ces grèves où l’été
pleuvent en longues flammèches les cris des pluviers
harmonica du monde lorsque tu passes et cèdes
ton corps tiède de pruche à mes bras pagayeurs
lorsque nous gisons fleurant la lumière incendiée
et qu’en tangage de moisson ourlée de brises
je me déploie sur ta fraîche chaleur de cigale
je roule en toi
tous les saguenays d’eau noire de ma vie
je fais naître en toi
les frénésies de frayères au fond du cœur d’outaouais
puis le cri de l’engoulevent vient s’abattre dans ta gorge
terre meuble de l’amour ton corps
se soulève en tiges pêle-mêle
je suis au centre du monde tel qu’il gronde en moi
avec la rumeur de mon âme dans tous les coins
je vais jusqu’au bout des comètes de mon sang
haletant
harcelé de néant

et dynamité
de petites apocalypses
les deux mains dans les furies dans les féeries
ô mains
ô poings
comme des cogneurs de folles tendresses
mais que tu m’aimes et si tu m’aimes
s’exhalera le froid natal de mes poumons
le sang tournera ô grand cirque
je sais que tout mon amour
sera retourné comme un jardin détruit
qu’importe je serai toujours si je suis seul
cet homme de lisière à bramer ton nom
éperdument malheureux parmi les pluies de trèfles
mon amour ô ma plainte
de merle-chat dans la nuit buissonneuse
ô fou feu froid de la neige
beau sexe léger ô ma neige
mon amour d’éclairs lapidée
morte
dans le froid des plus lointaines flammes
puis les années m’emportent sens dessus dessous
je m’en vais en délabre au bout de mon rouleau
des voix murmurent les récits de ton domaine
à part moi je me parle
que vais-je devenir dans ma force fracassée
ma force noire du bout de mes montagnes
pour te voir à jamais je déporte mon regard
je me tiens aux écoutes des sirènes
dans la longue nuit effilée du clocher de Saint-Jacques
et parmi ces bouts de temps qui halètent
me voici de nouveau campé dans ta légende
tes grands yeux qui voient beaucoup de cortèges

les chevaux de bois de tes rires
tes yeux de paille et d’or
seront toujours au fond de mon cœur
et ils traverseront les siècles
je marche à toi, je titube à toi, je meurs de toi
lentement je m’affale de tout mon long dans l’âme
je marche à toi, je titube à toi, je bois
à la gourde vide du sens de la vie
à ces pas semés dans les rues sans nord ni sud
à ces taloches de vent sans queue et sans tête
je n’ai plus de visage pour l’amour
je n’ai plus de visage pour rien de rien
parfois je m’assois par pitié de moi
j’ouvre mes bras à la croix des sommeils
mon corps est un dernier réseau de tics amoureux
avec à mes doigts les ficelles des souvenirs perdus
je n’attends pas à demain je t’attends
je n’attends pas la fin du monde je t’attends
dégagé de la fausse auréole de ma vie »

Gaston Miron, la marche à l’amour 

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Kenneth Josephson, Chicago

…jour, 108

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« Ma vie est celle d’à-côté, ma place la seconde, en première ligne. Pas tout à fait au cœur de l’action, et pourtant le témoin, la caution, l’encouragement, et puis le sourire du soutien, celui qui s’écarte et s’efface.

Laisse passer, et pas de plainte.

Je suis la fratrie, la salle d’attente, la voiture qui mène au point de rendez-vous, l’inquiétude et l’absence. L’oreille et le geste.

Plumes et poids, c’est un peu d’amour qui passe, je ne dis rien, je reste là, à ma place. Ma voix se tait. Chambre d’écho tué dans la gorge : c’est le corps fidèle, les pieds solides aux racines muettes, dérouler le pas encore et encore, c’est parfois mon dos qu’ils aperçoivent oui, cependant que je porte aux lèvres le souvenir de leur promesse. »

…jour, 96

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« Il y a une loi de beauté qu’il importe de ne pas oublier. Malgré l’effort de quelques-uns, nous semblons marcher vers cet oubli, tant la Médiocrité – monstre à mille têtes – a de fidèles dans les sociétés modernes »

Claude Debussy,

« Je ne suis pas un idiot complet, mais ou par faiblesse ou par paresse je n’ai aucun talent pour la pensée. Je sais seulement comment réfléchir: je suis un miroir … la logique n’existe pas pour moi. Je flotte sur les vagues de l’art et de la vie et je ne sais comment distinguer ce qui appartient à l’un ou l’autre ou ce qui est commun aux deux. La vie se déroule pour moi comme un théâtre où adviennent par séries des sentiments un peu irréels, tandis que les choses de l’art sont une réalité pour moi et me vont droit au cœur. »

Sviatoslav Richter,

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…jour, 89

« Moi qui Krakatoa
moi qui tout mieux que mousson
moi qui poitrine ouverte
moi qui laïlape
moi qui bêle mieux que cloaque
moi qui hors de gamme
moi qui Zambèze ou frénétique ou rhombe ou cannibale
je voudrais être de plus en plus humble et plus bas
toujours plus grave sans vertige ni vestige
jusqu’à me perdre tomber
dans la vivante semoule d’une terre bien ouverte.
Dehors une belle brume au lieu d’atmosphère serait point sale
chaque goutte d’eau y faisant un soleil
dont le nom le même pour toutes choses
serait rencontre bien totale
si bien que l’on ne saurait plus qui passe
ou d’une étoile ou d’un espoir
ou d’un pétale de l’arbre flamboyant
ou d’une retraite sous-marine
courue par les flambeaux des méduses-aurélies
Alors la vie j’imagine me baignerait tout entier
mieux je la sentirais qui me palpe ou me mord
couché je verrai venir à moi les odeurs enfin libres
comme des mains secourables
qui se feraient passage en moi
pour y balancer de longs cheveux
plus longs que ce passé que je ne peux atteindre.
Choses écartez-vous faites place entre vous
place à mon repos qui porte en vague
ma terrible crête de racines ancreuses
qui cherchent où se prendre
Chose je sonde je sonde
moi le portefaix je suis porte-racines
et je pèse et je force et j’arcane
j’omphale
Ah qui vers les harpons me ramène
je suis très faible
je siffle oui je siffle des choses très anciennes
de serpents de choses caverneuses
Je or vent paix-là
et contre mon museau instable et frais
pose contre ma face érodée
ta froide face de rire défait.
Le vent hélas je l’entendrai encore
nègre nègre nègre depuis le fond
du ciel immémorial
un peu moins fort qu’aujourd’hui
mais trop fort cependant
et ce fou hurlement de chiens et de chevaux
qu’il pousse à notre poursuite toujours marronne
mais à mon tour dans l’air
je me lèverai un cri et si violent
que tout entier j’éclabousserai le ciel
et par mes branches déchiquetées
et par le jet insolent de mon fût blessé et solennel
je commanderai aux îles d’exister

. »

Corps perdu, Aimé Césaire