…jour, 107

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« Cogner. Poing horizontal ou vertical, alignement métacarpien, attention au 27 os de la main, la force viendra de ton pas, de ton pieds, tu ne cognes pas tu envoies ton jab, si loin si proche, le pas et la distance, et tu frappes. Pour ne pas fuir non, pour changer de place. Plusieurs couches de bande, une momie adhésive qu’il faudra couper, décoller, une peau morte, blanche teintée de sueur. Endolorie, la main ne touchera plus qu’armée de gant

. »

Agathe Elieva, la tôle et l’exil

…jour, 101

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« Eugène laisse chaque mot encombrer son cerveau, il les voit passer par bande, par bloc, ce sont des parpaings bruts étalés sur le sol, un chantier interdit au public. Il ne saisit pas les vagues de rougeoiement qui le submergent et dérèglent la mécanique huilée de son corps. Ne pas penser, ne pas savoir, avancer. Ressentir le flux des veines lorsque l’effort est trop intense, la tension du pied lorsque les charges sont trop lourdes, le bras éraflé, la tête heurtée, la main calleuse et sale. Charger, décharger, et les mots qui claquent dans sa tête. Courber le dos musclé, dérouler les épaules, râler. C’est un souffle brûlant qui infiltre la matière poreuse et déjà usée du mur qu’il a dressé entre lui et le monde. Petit, il était déjà enfermé là, déjà transparent, un machin de chair et d’os, un corps invisible à sa mère, un coup – clang – un tir à vue de son père. Petit, il était une vie à charge. Grand, il charge des masses. Et hurle dans sa tête les mots en désordre. Une langue étrangère avec quelques bruits de trop : mâcher, éructer, jouir. Il lui semble devoir arracher chaque jour dans la voix creusée de ses reins, le soubresaut enflammé et la buée de sa bouche, le sang vif de ses plaies et son incompréhension du monde. Le corps combat la légitimité de sa pensée. Sa honte et la certitude de n’être rien

. »

La tôle et l’exil, travail en cours, Agathe Elieva

…jour, 99

Joana Linda

Joana Linda

« (…) tu saisis bien vite que ta langue est rustre, courtaude, plus policée que celle que l’on parle dans le quartier d’où tu viens cependant, mais qu’elle râpe les oreilles de tes professeurs, de tes camarades, de leurs mères. Il faut écouter, imiter, t’imprégner. (…)

Apprendre, apprendre leur langue à eux. Chez eux, la langue possède le cul, le domine. Chez toi, c’est l’inverse. Apprendre, apprendre cette langue qui ouvre le cul des bourgeoises comme un sésame. Tu ne connaîtras jamais assez, tu ne la maîtriseras jamais totalement. Les mots t’échapperont que tu remplaceras avantageusement, crois-tu, par d’autres, extraits du glossaire qui a cours dans ton quartier.

Construire le mur de brique qui donne accès au balcon, à la terrasse, aux seins chauds, menus, tendus. Accepter que le mur comporte des trous et même le vouloir. Combler les trous de la glaise, de la boue qui engorge ta bouche, montrer ce mur lorsqu’il est édifié et faire croire que tu as fait les trous exprès, pour le plaisir de les combler avec la glaise, avec la boue.

Puis vient le bac, et ce qui s’ensuit. Les premiers jours de fac. Tu te perds. Tu ne saisis rien. Tu n’as pas la moindre idée quant à la façon dont les choses sont supposées se dérouler. Tu t’enfermes dans un profond mutisme. Certaines condisciples, peu nombreuses, t’envisagent ténébreux. Les professeurs, eux, n’ont pas besoin de t’entendre. Tu ne trouves ni le code ni la combinaison. Tes gestes sont trop secs, tes réflexes sont d’un cancre. Ils savent qu’ils ne te verront pas longtemps, ne se donnent pas la peine de noter ton existence puisqu’elle sera brève, intermittente, inexistante pour tout dire.

Les condisciples mâles t’ont jugé avec la même acuité que les professeurs. Des mâles. Tu ouvriras la bouche une fois, deux, en tout et pour tout. Et ta langue tailladée fera à leurs oreilles un bruit de casseroles. Et l’idée exprimée sera mal dégrossie, à peine ébarbée. un caillou brut, un avis qu’aucun outil n’est venu dépolir. Pour la première fois, tu perçois réellement la laideur de cette langue que tu as dans la bouche. Tu comprends vite qu’ici tu ne pourras pas t’imposer. Le mélange que tu as cru inventer ne prend pas. Tu te réfugies dans le silence. Mais ton silence est bouffi de langue, plein à dégueuler. Alors tu t’obstines, tu prends la pose et tu clames que la langue est une putain. Il faut la sabrer. Mais tu ne t’autorises pas à la sabrer, toi. Tu es pétrifié par elle. A pleins poumons tu la traiteras, la langue française, de salope, mais tu ne la baiseras qu’en lui demandant pardon, pardon. Tu la considéreras toujours comme une pute au petit cœur. Elle te laisse la prendre, te fait croire qu’elle décolle, qu’elle jouit. Puis tu paies, tu te rhabilles et tu descends les escaliers seul. Et puis un autre monte. Elle t’a donné des trucs à rêver avant de te laisser filer comme l’eau du caniveau. L’eau vivante.

Tu l’aimes, cette langue. Tu l’aimes virile, tu aimes l’entendre, tu aimes regarder ses nerfs quand ils sont à vif, et leur crissement aigu est la plus belle des musiques. Tu aimes lorsque la couleur qu’elle exhale est celle de la graisse et du cambouis. Qu’elle soit noire, crasseuse, immense. Lorsqu’elle est raffinée, blanche comme le sucre, insaisissable comme un parfum, subtile comme le goût de la truffe, elle t’échappe, se refuse à toi. Tu la désires taillée dans une viande crue et rouge, à pleines mains.

(…) »

La terre sous les ongles, extrait, de Alexandre Civico, éd. Rivages

…la lettre nue, 17

Ignacio Uriarte

Ignacio Uriarte

 

Il faudra un jour quitter la terre promise, le refuge, la grotte à quatre sous, deux flaques et autant de bouteilles vides revenues de la mer. Un jour, écouter la voix de son maître, gentille carpette, assis debout couché, couche-toi là, laisse toi faire, malaxer pétrifier coeur refroidi, laisser place à la joie, celle des fêtes de famille au coin du feu de la rue d’un bois, gare au loup. La joie rictus social rassurant calinant sans danger. Il faudra ne plus voir ni entendre, voix de son maître anesthésiant tout. Même les larmes ne seront plus salées, asseptisées dans le formol des tempérances.

…jour, 61

pierre-dubreuil-le-premier-round1932(c) Pierre Dubreuil, 1932

« Pour en arriver à se crever les yeux, il faut avoir vécu dans un aveuglement préalable

(…)

Je ne voyais pas que le cri était cette phrase manquante que je tentais de retrouver dans les méandres des mots et de la beauté.

J’ai réalisé monstrueusement combien ce cri depuis longtemps tu en moi, peines à peines, s’était sédimenté sous la couche opaque des raisons et des acceptations, dans la résignation des tristesses qui ôte tout courage au lendemain

. »

Le cri hypoténuse, juste avant Ciels (théâtre) de Wajdi Mouawad

…L’ire nue, 14

DD-Garouste-1G(Gérard Garouste)

« Dans ma voix, il y a tous les orages et le silence des morts. Ce qui m’a filé entre les mains, ce qui est resté englué dans tous les pores et interstices du temps. Il y a ma faille, et mon désir si grand de la voir  la combler ; tout ce que je voulais lui cacher et qu’elle reconnaissait quand même. Dans la palpitation de ma chair ont surgi les éclaboussures, et le rouge est devenu viscère. »

Agathe Elieva, L’Eclat d’Orso extrait

paru dans Le Zaporogue 13

…L’ire nue, 13

« … sa voix ne jouait plus, sa voix était comme un flot de sang, imposant sa douleur et sa sincérité. »

Agathe Elieva le rouge

« Et la chanson de l’eau
Reste chose éternelle…
Toute chanson
est une eau dormante
de l’amour.
Tout astre brillant
une eau dormante
du temps.
Un noeud
du temps.
Et tout soupir
une eau dormante
du cri. »

Federico Garcia Lorca, Poésie I,

éditions Gallimard, 1954

…l’ire nue, 12

wayne mackeson(Wayne Mackeson)

« Grimaçante à travers les vitraux enflammés, la gargouille éructe les hyènes (et leurs discours). Un brin de haine me guette. Je suis encore en vie. Une once de colère fait sursauter la palpitation de mon cœur. Je ne sais rien du jour prochain – que je ne pourrais m’empêcher de voir venir.  Ni où mènent l’envol, le déploiement de mes ailes, notre existence

Tu ne vois plus aucune des larmes que je verse en plongeant nue dans la nostalgie, le temps et l’effroi. Tu n’approches qu’à la nuit tombée le rivage de ma peine indécente, mon inconstant désir, le souffle qui m’anime. Nous ne partageons plus ni jour ni nuit. Tu ne goûtes plus aucune de mes lèvres. La soie de ma robe est froissée, suspendue inerte dans la penderie, personne ne soulève mes reins, ne m’assiste lorsque ma peine est trop grande et que le découragement me tourmente

.

 La rudesse de dire non, l’exacte vérité de soi-même.  L’horizon se dessine, il est ce mouvement, il pèse plumes et flocons face à leurs jets de pierres creuses. Que peuvent-elles savoir de nous, les hyènes, amour, lorsque leur vision est aussi perçante qu’une nuit sans lune ?

Je cherche l’éclat du feu dont les flammes imprévues viendront brûler mes geôles, fondre ma mort, attiser la sauvagerie. Ce sera le sacre déchiquetant d’une peau nouvelle. L’avènement des nouveaux jours. L’embellie inespérée

.

Sur l’autel de ma douleur, je lacèrerai la dépouille de ton fantôme et honorerai le sang nouveau. J’y creuserai le lit de ton silence dont l’éternité n’est que l’allure – un silence assourdi par tous ces craquements de vie. Ce silence dont le labour dépècera le creux des colères, l’obsession folle et l’inutilité de mon cœur

.

 *

J’aimerais faire des bulles de feu avec l’encre noir, m’essayer aux estampes, monstres et viscères, avoir le tournis à force de creuser la galerie aveugle, une pensée molle, un pneu brûlé. Partout cette odeur âcre de l’incapacité. Je voudrais me transformer en ferrailleur, brûleur de banalités, de médiocrité crasse, recracher mon idéal. Ou bien jongler avec l’impassibilité, l’impatience, l’impuissance. Fermer ma gueule. Mourir comme baiser. Debout. Regard en face. Sourire. Libre. Enfin. De l’autre côté du miroir

. »

Agathe Elieva, L’éclat

(en performance publique cette semaine)