la lumière nue, 29

Et puis un jour, l'arbre s'est embrasé

(c) Agathe Elieva

« Le réel goutte à goutte s’enfuit, s’éloigne, se disperse dans le désert de notre île. Elle aussi s’éloigne peu à peu. Je suis condamnée à rêver ma vie. Je trace un sillon dans la cendre du jour et ne peux m’empêcher totalement d’espérer y trouver un bout de verre étincelant, même s’il s’avère coupant comme une promesse déchue, une larme du lien.

Dans mon champs aride, il y a quelques ruines c’est vrai, des fondations comme des tas de pierres éboulées. Tes interruptions, mes tentatives atrophiées et leurs routes désertiques.

*

Le temps s’adoucit, le soleil peine encore à gravir la colline, une plume caresse l’épiderme, la lumière vacillante de la bougie dans son verre rouge. Ce petit photophore aux cerfs gravés que nous avions choisi ensemble, leurs bois comme des volutes baroques, des trajectoires de feux d’artifice, des pensées folles et légères qui sortiraient de notre tête.

*

Le réel doit-il être résolu ? Je n’en suis pas certaine. De nacre s’écorcher, nos vies s’emmêlent et je ne suis pas tombée. Tu voulais que j’ouvre mes ailes, que je tienne debout en-dehors de toi, sans peser sur toi, sais-tu que j’y suis parvenue ? Oui tu le sais. Tu souris. Ma main de mémoire tient, légère, la corde fine où se posent mes pas depuis que je ne tangue plus. Ce lien seul qui peut donner sens à l’absurdité des mécanismes du monde. Je ne veux pas être un fugitif. Le courage et l’audace. Le courage de l’audace. Dire oui. Dire non. L’audace du courage.

*

Maintenant tout peut commencer. Je ne serai pas lâche comme ce lien que l’on achève, dure et coupante comme le silex. Oui, je suis l’enfant rendu fou à force de guetter dans le miroir les silhouettes d’une fratrie de chimères et de fantômes. J’ai traversé la mortelle absence, de ce qui est tout et qui pourtant ne sera rien.

*

Nuance sanguine de la coupe dont les bords sont arrachés à la béance – comme ta dureté cisèle à la lame fine, l’inespérance d’un lendemain possible. Que m’importe à moi les bascules de ta raison lorsque dans mon dos claque la porte, plutôt que la longe ou la laisse.

Qu’il m’est indifférent le gazouillis mondain lorsqu’il n’y a plus que le lit vide et l’enserrement idiomatique de mon cœur lâché aux chiens. Dans cette douloureuse nuance vespérale, où l’étreinte d’une main lâche emplit la chambre, où la robe de soie noire a déjà glissé sur le parquet ciré, que m’importe le pendule de tes choix.

 

Nuance d’une île dont les rideaux ont déjà été tirés. L’étoffe opaline est tissée de molécules d’air où volètent la bruine et le venin. Que m’importe l’or de mes bras s’ils doivent s’étirer sans limite jusqu’à la fin de mon horizon. Je chanterai involontairement l’incantation d’un fragile espoir, délicate brise déposée un instant – un instant seulement – sur l’épiderme. Il s’enfuira de lui-même avec toutes les peaux mortes, cellules desséchées et trainées de sel. Ma réalité revenue.

 

Nuance opaque de l’absurdité, de celle qui nous élance vers la mise en abîme des utopies régulières, banalité des petites choses, étroite pochette de secours, consommation de survie. Elle crachote une toux de poisse et de temps perdu. Délibérément, le tranchant des priorités a pris d’assaut la carcasse de notre demeure. Que t’importe la nuit enveloppante – l’étoile est morte déjà – et la douceur d’une peau lorsque l’exil et l’oubli sont ton entraînement coutumier. Le sabre tranche d’un sifflement de tempête le dos que je te tourne, une nouvelle cicatrice comme un tatouage sera lue par un autre que toi. De son index, il la parcourra sans se douter que c’est ta loyauté que je porte

. »

L’éclat, Agathe Elieva

 

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…jour, 145

(a.elieva, l’ombre montre la lumière)

« …et le front contre la nuit »

René Char, 19.02.1988

ce jour-là, j’ai reçu par la Poste l’un des plus touchants et douloureux cadeaux : une composition pour piano en ré mineur vibrant d’amour impossible. C’est le silence dont je m’entourais qui aura encore une fois répondu. Obstinément, le front contre la nuit, la ténacité aussi grande que le désespoir. Des années plus tard  je finirai bien par comprendre. Un jour, nous nous retournerons tu verras, nous ne plisserons pas les yeux, nous n’aurons aucune peur, tempo molto tranquille.

…jour, 139

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(Je marche. La pluie goutte à goutte tombe et donne son enveloppe sonore à mes pas, métronome implacable, plus rien d’autre, un semblant de mouvement caché dans la brume du soir, un chevreuil, hérisson, oiseau, une ondulation de mon corps qui m’aurait échappée, ma mémoire trébuchante, le souvenir d’une caresse le long de mon bras, l’épaule dessinée,  nuque, mèches, oreille et lobe, ma joue, mes lèvres embrassées. Je marche jusqu’au jour où le soleil se lèvera)

Agathe Elieva, la tôle et l’exil

…jour, 137

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Athanasios Gatos

J’ai de la chance tout se confond dans ce ciel d’argent, ces étincelles sur l’océan, tout s’y noie. Je ne fais qu’apercevoir la lumière, à la surface, ailleurs. Il n’y a même plus de larmes, de rancœur, de palpitations quelconques. Il n’y a plus de pincement ou d’envie. Je suis eaux profondes, m’évapore, ma forme fluctue suivant le mouvement de ton corps, tes bras, tu plonges, je m’écarte, t’englobe, je suis la mer et ses vagues, je m’échappe et glisse lorsque ta main brasse, tes cuisses battent l’écume, je ne suis rien, tout, je ne vis plus.
J’ai de la chance, la lumière affleure les flancs de ma peau, je ruisselle, je ne pleure pas, ce sont les gouttes d’eau qui scintillent au soleil.

Agathe Elieva, L’éclat, extrait

…jour, 113

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 » Et puis tu as laissé le monde déverser sa rancœur entre toi et moi. Tu n’étais pas le premier; je ne serai pas la dernière. Je joue avec un petit caillou poli par le mouvement des vagues successives, il est là, offert, au fond de la poche. Je caresse la rondeur devenue possible par la somme de ces instants, loin des remarques par en-dessous, des regards par au-dessus. Indifférence, facilité, lâcheté.

Un jour, tu as laissé faire, lâchant la bride au cou du plus offrant : le plus offrant n’était pas moi.

J’attends. J’entends. .

Il y a une fête dans la rue voisine. Je pense à la fête dans une autre fête du poète. Me dis une nuit dans la nuit. Le silence dans son silence. Le silence dans ma parole.

Je me dis, la lumière nue et me laisse bercer par le vent des eaux premières.

Un jour tu verras, je saurai composer des phrases simples, directes, sans bafouille ni méandre, j’écrirai comme un homme – c’est ce qu’ils disent qu’il faut faire, les hommes. Je t’entends soupirer; oui je cherche encore. Opiniâtreté absurde de celui qui refuse de voir que le temps n’est plus le sien

. »

la tôle et l’exil, Agathe Elieva