lettre nue, 36

© A.Elieva

J’ai cherché encore pour un peu de temps la phrase d’accroche, le nouveau leit-motiv, thème de quelques mots qui ouvrirait la porte lourde. Rien. Simplement l’odeur de buffet chaud sous lampe rouge de cafeteria, fond de sauce ratatinée au fond de la casserole que l’on ferait semblant de croire haut de gamme, cuivre brillant frotté huile de coude bon marché. Rien que ces petits détails là, et le courant d’air froid du quai à hauteur du panneau « avant des trains courts », grattement de gorge, lorsque tu ne sais plus trop si tu vas tomber malade ou si, là encore simplement, c’est la maladie de la fin de journée, ce mélange de fatigue de harassement et de à quoi bon – cela passera avec la nuit, la résignation, la curiosité du lendemain. On écrira comme la gorge nous gratte, à petites brûlures et voix discrète.

 

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…la lettre nue, 32

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Paris 26 octobre 1951

Mon cher René,

J’ai beaucoup pensé à notre dernière conversation, à vous, à mon désir de vous aider. Mais il y a en vous de quoi soulever le monde. Simplement vous recherchez, nous recherchons le point d’appui. Vous savez du moins que vous n’êtes pas seul dans cette recherche. Ce que vous savez peut-être mal c’est à quel point vous êtes un besoin pour ceux qui vous aiment et, qui sans vous, ne vaudraient plus grand-chose. Je parle d’abord pour moi qui ne me suis jamais résigné à voir la vie perdre de son sens, et de on sang. A vrai dire, c’est le seul visage que j’aie jamais connu à la souffrance. On parle de la douleur de vivre. Mais ce n’est pas vrai, c’est la douleur de ne pas vivre qu’il faut dire. Et comment vivre dans ce monde d’ombres ? Sans vous, sans deux ou trois êtres que je respecte et chéris, une épaisseur manquerait définitivement aux choses. Peut-être ne vous ai-je pas assez dit cela, mais ce n’est pas au moment où je vous sens un peu désemparé que je veux manquer à vous le dire. Il y a si peu d’occasions d’amitié vraie aujourd’hui que les hommes en sont devenus trop pudiques, parfois. Et puis chacun estime l’autre plus fort qu’il n’est, notre force est ailleurs, dans la fidélité. C’est dire qu’elle est aussi dans nos amis qu’elle nous manque en partie s’ils viennent à nous manquer. (…)

Revenez bien vite, en tout cas. Je vous envie l’automne de Lagnes, et la Sorgue, et la terre des Atrides. L’hiver est déjà là et le ciel de Paris a déjà sa gueule de cancer. Faites provision de soleil et partagez avec nous.

Très affectueusement à vous

A.C.

 

 

…la lettre nue, 31

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Lundi 16 juillet 51

Mon cher Albert,

Après avoir lu et relu votre Homme révolté j’ai cherché qui et quelle œuvre de cet ordre – le plus essentiel – avait pouvoir d’approcher de vous et d’elle en ce temps ? Personne et aucune œuvre. C’est avec un enthousiasme réfléchi que je vous dis cela. Ce n’est certes pas dans le carré blanc d’une lettre que le volume, les lignes et l’extraordinaire profonde surface de votre livre peuvent être résumés et proposés à autrui. (…) Votre livre marque l’entrée dans le combat, dans le grand combat intérieur et externe aussi des vrais, des seuls arguments – actions valables pour le bienfait de l’homme, de sa conservation en risque et en mouvement.(…) Vous avez gagné la bataille principale, celle que les guerriers ne gagnent jamais. Comme c’est magnifique de s’enfoncer dans la vérité. Je vous embrasse.

René Char

P.S. Dans la citation que vous faites de moi page 427, une erreur de frappe a fait écrire « …les deux cordes de mn arc ». Il faut lire « …les deux extrémités de mon arc ».

P.S nigaud -Je préfère être Marc Aurèle que Sylla. Oh combien !

 

…la lettre nue, 28

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Lucyna Kolendo

« Tu as été l’époque la plus belle de ma vie. C’est pourquoi, non seulement je ne pourrai jamais t’oublier, mais je t’aurai constamment dans ma mémoire la plus profonde comme une raison de vie. J’ai immédiatement compris après ton départ combien la vie allait être longue. Et qu’il fallait que je fasse semblant de m’y intéresser. Je ferai comme les autres. J’irai acheter du pain, je programmerai des voyages… Et de temps en temps, je recevrai comme un bourrasque mon besoin de toi. »

Pasolini