…jour, 141

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« 

J’entends la tôle, ébloui par la lumière aveuglante des phares, plein phares, blancs. Nous nous plaquons contre la façade de l’immeuble, la voiture emboutit la chaussée et s’enfonce dans la pierre. Prisonniers, nous devenons minéral, acier, objet. Le corps n’a rien vu venir et je m’évanouis dans un chant de douleurs. Je me réveille, il fait nuit noire encore. Tu n’es plus là.

« Avez-vous mal quand j’appuie ? »

Une larme coule au coin de la paupière, le long de la joue, tentative de la langue pour ingérer la larme, tentative absurde de la raison et de la distance pour effacer la peine.

Oui, j’ai mal lorsque vous appuyez.

Oui, mon corps se souvient malgré tout ce temps, ces kilomètres, ces combats et ces chantiers négociés, mon corps fidèle perclus de courbatures se souvient alors même que l’esprit implore le calme.

 « Avez-vous mal quand j’appuie ? »

Je ne ressens plus la douleur mais  le scalpel s’enfoncer dans la chair oui. Incise et contrepoint. La pointe en son impact, la lame en sa durée. Ma pensée au loin est enfermée dans la tôle. Rarement,  l’idée cogne, se divise en parcelles dans le coupant de la tranche, chaque mot tournoie avant de finir sa course dans la brume métallique de ma conscience. Je n’ai pas mal mais je peine, divague sur cette sensation étrange du geste technique. Je l’imagine sans le voir, un drap protège la scène où s’opère l’action. C’est le rideau de velours rouge de mon théâtre. Le geste sans affect découpe ma chair, comme elle a découpé la tienne. Découpée écartée violentée réparée. J’entends les outils, et frissonne un peu, oui je crois bien, oui un peu de froid encore qui m’envahit. Mon corps se dilue dans l’audience affairée, côté jardin, les blouses blanches sur la scène chorégraphient leur minutieuse opération, chacun son rôle et son décor, ma vie entre leurs mains

. »

Agathe Elieva, la tôle et l’exil

 

 

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A propos le jour dénudé

…Entre nuit & jour, une matière brute, un peu d'éclat & quelques plumes : le jour dénudé, une revue nue et singulière au fil des heures, petits détails infimes sortant de l'ombre. Il y a le jour dénudé, le journal & son travail d'écriture. Il y a aussi quelques thèmes. Parce qu'ici nous avons des lubies, on cherche, on tâtonne, nous espérons quelques contributions croisées (de l'oeil, des sens, une idée) et travaillons à une prochaine proposition de résidence artistique en lien avec la maison d'alfée. Direction artistique & crédits photographiques : Agathe Elieva